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  • Romancière, poète, Sybille de Bollardière vit entre la région parisienne et le Perche. Elle est l'auteur du roman "Le Défaut des Origines" publié aux Editions Ramsay 2004 (Prix Lafayette)et "d'Une femme d'Argile" à paraître.

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L'Amour en Zone Inondable


Dimanche 5 juillet 2009 7 05 /07 /2009 22:13
- Publié dans : L'Amour en Zone Inondable - Partager    



Il y a des phrases qui peuvent vous faire craindre le pire et  pourtant  tout avait si bien commencé… Blanche était si heureuse de faire découvrir la région de Thorville à Yoshka qu’elle en avait oublié ses phobies et les souvenirs mitigés qu’elle gardait de son séjour à S***. L’époque de la Dordogne et des ruptures était loin et si le temps du roman rejoignait le sien, je décidai de suivre moi aussi cette migration qui devait nous conduire sur la grève de ce petit village que sans connaître, j’aimais déjà.

Yoshka n’arriva pas le jour même comme il l’avait un peu trop rapidement annoncé, il proposa même à Blanche de la retrouver au Mont Saint Michel qu’il espérait bien visiter avec elle. Agacée par ce contre temps, elle lui proposa un rendez-vous à Caen, au mémorial. Finalement ce fut Cabourg, non pas le Grand Hôtel, mais le parking près de la plage où Blanche gara sa voiture et attendit patiemment le car de Yoshka.

La veille, tourmenté plus qu’il ne voulait l’admettre par ce déplacement, Yoshka s’était couché fort tard après avoir copieusement arrosé ses angoisses d’une vodka orange qui ne devait pas être fameuse. En découvrant sa mine et son maigre bagage, Blanche comprit que le voyage ne serait pas si simple et qu’il n’était pas obligatoire de le faire précéder d’une visite  au « mémorial »

Après quelques sincères effusions qui montraient la joie que nos deux auteurs avaient de se revoir, il fut question de trouver un endroit pour le pique-nique (que Blanche avait soigneusement préparé) C’est alors que Yoshka s’enquit de la pharmacie la plus proche. « Je ne me sens pas très bien pour tout te dire » C’était un euphémisme ! Le reste de la matinée se passa à rechercher un endroit suffisamment confortable pour déjeuner sur l’herbe sans trop s’éloigner de toilettes cinq étoiles. De Cabourg à Honfleur notre duo fila à vive allure, un œil sur la mer, l’autre sur les bas-côtés. Le ton devint aigre. Yoshka gémissait tandis que Blanche fulminait en voyant s’éloigner une dune accueillante où elle avait imaginé se reposer quelques heures avant de reprendre la route de Thorville.

- J’ai hâte de passer le pont de Normandie, de nous trouver un hôtel, une chambre et des toilettes !

Blanche blémit.

- On ne passe pas par le pont de Normandie…

- Mais qu’est ce que tu racontes ? Passe-moi la carte !

- Yoshka, ce n’est pas la peine de discuter, je ne peux prendre ce pont !

- Mais je me moque de ce que tu ne peux faire, tu vas me passer le volant et…

Blanche était face à son désastre intime : un vertige incontrôlable qui lui interdisait les ponts et l’obligeait donc à de longs détours qu’elle cherchait toujours à justifier par une visite, une découverte…

- Je te propose que nous passions par le pont de Brotonne, par Rouen, c’est une très belle ville et…

- Et puis quoi encore ! On peut aussi passer par Paris, Amiens ou traverser en bateau… Mais oui en bateau, en voila une bonne idée !

Mais le projet de la traversée maritime de la baie de Seine fut remis à plus tard.  Blanche dut accepter de passer sur le pont de Tancarville conduite par Yoshka qui après un douloureux chemin de croix dans les toilettes d’une douzaine de cafés du pays d’Auge, avait pris le volant d’autorité.

Ce n’est qu’en fin d’après midi que je les vis débarquer sur la plage de Thorville. Il faisait encore passablement chaud et Yoshka se dirigea vers l’hôtel sans prêter aucune attention à ma présence et déclara à l’adresse de Blanche :

- Ne m’attends pas, je crois que je vais devoir y retourner…

Blanche était pâle, fatiguée de cet aller retour normand qui ne l’avait visiblement pas enchantée. Elle murmura à mon intention :

- J’ai entendu cette phrase toute la journée et ce n’est pas terminé malgré ce que nous venons de vivre…

Car ce que je ne savais pas et que je n’appris que le lendemain, c’est que cette journée qui avait commencé plutôt médiocrement avait frôlé le désastre.

Après la traversée de la Seine, Blanche ouvrit les yeux et découvrant un Yoshka visiblement désolé de l’avoir malmenée et déçue, elle lui proposa une pause.

- Avant d’arriver à Thorville, nous pouvons nous arrêter à F***, il y a plusieurs supermarchés, nous ferons quelques courses si tu veux…

- Très bonne idée, j’ai besoin de crème solaire !

Au Super U de F***, il n’y avait pas la crème solaire que Yoshka cherchait, mais dans un rayon de soldes saisonnières, il dénicha une piscine gonflable et persuada Blanche que cela lui changerait sinon la vie, du moins l’été lors de son retour dans sa maison de l’Eure. J’ai du mal à imaginer la discussion de nos deux héros sur l’utilité ou non d’une piscine et de son indispensable gonfleur en pleine crise littéraire… Car il faut tout de même se souvenir que dans les jours précédents Blanche n’écrivait plus beaucoup, quant à Yoshka, il se contentait de paraphraser ses auteurs favoris pour séduire une femme qui ne pouvait déjà plus rien lui refuser. Anne, dont il partageait la belle demeure bretonne, avait accepté sans sourciller son départ pour Thorville …

Mais j’ai encore plus de mal à imaginer Yoshka et Blanche, couchés au sol entre deux caisses du supermarché quand celui-ci subit l’attaque des gangsters. D’après ce qu’en révéla le journal du lendemain, ils étaient dix, cagoulés, ils prirent en otage les caissières au nombre de six, deux magasiniers qui n’avaient pas eu le temps de fuir et quelques rares clients qui venaient d’entrer après la réouverture de l’après midi.

Blanche et Yoshka étaient de ceux là. Ils ne furent libérés qu’en fin de journée, après une heure de séquestration qui permit à Yoshka de découvrir qu’un des gangsters était une jeune femme à la très délicate odeur de muguet. Il avait deviné une peau brune, de celles qu’il aimait. Ils'enhardit à décrire au lieutenant de police « un beau regard noir intense et émouvant » qui d’après lui, révélait que la jeune femme agissait sous la contrainte.

 Blanche, quant à elle, n’avait rien vu et surtout, elle avait pris garde de ne rien observer qui puisse l’obliger par la suite à des comptes rendus qu’elle jugeait par avance aussi fastidieux qu’inutiles. Moins elle avait de rapport avec la police et mieux elle se portait alors, pour elle, la farce de l’après midi n’avait que trop duré.

Le soir, Blanche monta très rapidement dans la chambre qui était réservée à leurs noms et qui donnait sur la mer. Yoshka lui, ne put résister à l’attrait de raconter encore une fois  l’aventure de la journée aux derniers clients du bar.

Seule la lune éclairait encore le rivage quand il se glissa dans les draps pour chuchoter à l’oreille de l’endormie.

- Allez  Blanche ! Réveille-toi, je suis en pleine forme !

 

 


Par Sybille de Bollardiere
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Samedi 27 juin 2009 6 27 /06 /2009 11:49
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Avec l’arrivée de l’été sur les côtes normandes, Blanche réalisa que le temps du roman et le sien s’étaient rejoints. Assise face à sa table dans sa chambre d’hôtel, elle imaginait Martin face aux précipices de sa vie, luttant pour ne pas sombrer dans ce caveau qu’était devenue La Farandole. Pourtant il faisait beau et Lili l’aimait ou plutôt elle croyait l’aimer, rassurée par sa présence et comme anesthésiée par le bonheur sans nuage que Martin lui dessinait.  

En terminant son chapitre, Blanche songea qu’elle aurait peut-être aimé, elle aussi, se lier à ce genre d’homme qui avait le bonheur de ne pas écrire et de vivre au jour le jour.  Elle se sentait aussi peu douée pour décrire l’amour que son héros pour le vivre et décida de faire une pause avant de reprendre le cours de son récit. Après avoir observé le ciel sans nuage, elle prépara son sac pour une journée de plage.

 

En passant devant la réception de l’hôtel, elle jeta un œil sur son casier et remarqua une lettre qu’elle se fit remettre. Depuis son séjour sur la côte, elle n’avait reçu que des relevés bancaires et quelques factures, aussi fut-elle très étonnée de découvrir sur le vergé crème de l’enveloppe le cachet de Saint Malo et une écriture visiblement soignée qu’elle ne connaissait pas.

 

A l’heure des mails et des SMS, qui pouvait bien lui écrire une lettre ? 

Yoshka !

Un Yoshka qu’elle redécouvrait à travers une l’écriture inventive et déliée dont l’encre bleu délavé révélait toutes les finesses et parfois même les hésitations. Si Blanche n’avait pas été aussi pressée de prendre connaissance du texte, elle aurait remarqué en premier lieu l’en-tête raffinée avec une fine gravure représentant une très jolie malouinière. Ce détail vaniteux et provocateur était probablement la raison principale de cette missive, car, pourquoi une lettre alors que la plupart du temps Yoshka – quand il daignait donner des nouvelles - se contentait d’un mail.

La lettre datait déjà d’une semaine, Yoshka n’était pas fâché d’y annoncer à celle qu’il considérait peut-être à tort comme une rivale, qu’il venait de découvrir d’autres cieux maritimes et qu’il s’y sentait bien. Les jardins du Château de C*** lui offraient une vision renouvelée de l’écriture au bord de la mer. Grâce à la rencontre providentielle d’Anne sur le net, il avait repris l’écriture de ses chroniques. Installé  au premier étage de l’austère demeure, dans un bureau décoré dans le plus pur style anglo-saxon,  Yoshka bénéficiait d’une belle vue sur la très maritime rivière Rance.  Il décrivait tout cela à Blanche avec précision, très flatté d’être l’objet de soins de la part « d’une jeune quinquagénaire qui, nantie d’une certaine fortune,  avait le bon goût de posséder également une jolie plume et beaucoup de charme»

Blanche était verte de dépit même si au fond elle n’était pas dupe des intentions réelles de Yoshka quand il lui affirmait qu’il s’était engagé auprès d’Anne à s’astreindre à trois heures d’écriture quotidienne consacrées à ce qui devait être un livre majeur…

Il y avait quelque chose de pathétique à imaginer Yoshka jouant les gigolos littéraires pour ne pas dire le « toy-boy » en échange d’une chambre avec vue. Mais dans un premier temps, sa lettre avait atteint son but. S’il avait été blessé que Blanche l’écartât du projet du roman à deux voix, c’est pleine d’amertume qu’elle descendit les marches qui menaient à la grève.

 

Ce n’est que le soir, quand le soleil embrasa la mer à l’ouest, annonçant un lendemain sans nuage, que Blanche eut sa revanche.

Elle choisit de répondre par mail.

Ravie d’avoir de tes nouvelles et de te savoir si proche. Figure-toi que je suis à « Thorville » pour quelques repérages qui finalement se prolongent… Ta lettre vient seulement de me parvenir avec la réexpédition de mon courrier. Que dirais-tu de venir quelques jours ? Il fait un temps magnifique.  Je te propose : découverte de la région, ballades, crevettes et vin blanc en terrasse, suivis de sieste sur la plage….

Je t’embrasse

Blanche

 

 

La réponse de Yoshka lui parvint  dans la demi-heure suivante.

« J’arrive, j’apporte le vin et le tire-bouchon »

 


 

 

Par Sybille de Bollardiere
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Vendredi 26 juin 2009 5 26 /06 /2009 16:39
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- Mais Docteur, je n’ai jamais été avec un homme !

La pauvre Véronique s’était redressée sur l’étroite table d’examen du cabinet médical de Martin et rougissante de honte, redescendit son chemisier pour se couvrir. Sa réponse avait jailli avec véhémence, comme si la question du médecin «  A quand remonte votre dernier rapport sexuel ? » avait représenté une menace pour elle.

Derrière le paravent qui dissimulait un porte-manteau dernier modèle de chez Ikéa, une chaise, un pèse-personne et un petit lavabo d’angle, Véronique se rhabillait en poursuivant  son dialogue avec Martin.

- Je ne comprends pas comment ça peut m’arriver,  ce n’est pas de chance vraiment !

- Ne vous en faites pas, je demande des examens complémentaires mais je ne soupçonne rien de grave, peut-être un fibrome…

- Y vont me faire la « totale » ?

- Nous en reparlerons après la radio et l’échographie, allez ne vous faites pas de souci !

En la raccompagnant à la porte de son cabinet, Martin pensa que si Véronique était vierge, elle ne pouvait être la mère de Julien. Il ressentit comme un coup de poing à l’estomac. Il lui parut probable que l’adolescent était le fils de Lili.

Ce soir là il décida de rester à Fécamp au lieu de la retrouver à Thorville comme ils avaient prévu. C’était une belle soirée de juin qui annonçait un week-end exceptionnel, Martin avait réservé un départ au golf d’Etretat tôt le lendemain, Lili avait promis de le suivre tout au long du parcours et il avait même songé à la présenter officiellement aux membres de son club. Elle avait laissé de nombreux messages sur son répondeur au cabinet mais également sur son mobile, s’étonnant qu’il soit injoignable. Il l’était à plus d’un titre.

Au fil des heures, il s’était persuadé que Julien ne pouvait qu’être le fils de Lili et après l’avoir bouleversé, cette perspective le rongeait. Sa relation sans nuage  depuis plus de six mois venait de basculer. S’il avait souvent pressenti que la jeune femme lui dissimulait une partie de sa vie, il avait mis cela sur le compte d’une enfance difficile que Lili avait juste commencé à évoquer, mais pas une seconde il n’avait envisagé qu’elle puisse sciemment lui cacher un secret d’une telle importance. Ce soir là, c’est dans les murs salpêtrés et abandonnés de La Farandole qu’il chercha refuge. Hors d’atteinte, sans téléphone ni portable, il s’était installé sur le seul sommier qui restait dans une des grandes chambres du premier étage.

Dès son arrivée, il ouvrit les fenêtres pour les libérer des colonies de mouches qui bourdonnaient sur les vitres blanches de sel. Les docks étaient silencieux à cette heure tardive, et pourtant il n’entendit ni le grincement du portail, ni les gémissements des marches de l’escalier. Il sursauta à la voix d’Armelle :

-Mais enfin Martin, où étais- tu ? On te cherche partout !

- Qui ça « On »

Lili bien sûr ! Elle m’a appelé plusieurs fois et puis moi également… Je n’imaginais pas te trouver ici, c’est  lorsque j’ai vu que ta voiture était restée devant le cabinet, que je t’ai imaginé venant à pieds par ici…

-Bonne déduction… Mais que se passe-t-il ?

Martin s’était retourné vers elle tout en évitant son regard.

- Oh j’imagine que cette nouvelle ne va pas te réjouir…Ton avocat qui te cherchait  à fini par m’appeler. Agnès serait sur le point de sortir du coma…

- Mais c’est impossible ! D’ailleurs, tu le sais comme moi, nous avons eu confirmation de son état il y a six mois.

- Cela ne change rien pour toi… je voulais juste te prévenir et puis il voudrait que tu le rappelles.

Armelle le regarda avec insistance, quelque chose dans la réaction de Martin l’avait surprise. Elle s’approcha de lui et remarqua alors ses traits tirés et son visage livide.

En bon scientifique Martin avait fini par croire aveuglément aux rapports médicaux qui, en proclamant le coma d’Agnès « irréversible »,  l’avaient en quelque sorte absouts de son crime.


A suivre

 

 


Par Sybille de Bollardiere
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