- Mais Docteur, je n’ai jamais été avec un homme !
La pauvre Véronique s’était redressée sur l’étroite table d’examen du cabinet médical de Martin et rougissante de honte, redescendit son chemisier pour se couvrir. Sa réponse avait jailli avec véhémence, comme si la question du médecin « A quand remonte votre dernier rapport sexuel ? » avait représenté une menace pour elle.
Derrière le paravent qui dissimulait un porte-manteau dernier modèle de chez Ikéa, une chaise, un pèse-personne et un petit lavabo d’angle, Véronique se rhabillait en poursuivant son dialogue avec Martin.
- Je ne comprends pas comment ça peut m’arriver, ce n’est pas de chance vraiment !
- Ne vous en faites pas, je demande des examens complémentaires mais je ne soupçonne rien de grave, peut-être un fibrome…
- Y vont me faire la « totale » ?
- Nous en reparlerons après la radio et l’échographie, allez ne vous faites pas de souci !
En la raccompagnant à la porte de son cabinet, Martin pensa que si Véronique était vierge, elle ne pouvait être la mère de Julien. Il ressentit comme un coup de poing à l’estomac. Il lui parut probable que l’adolescent était le fils de Lili.
Ce soir là il décida de rester à Fécamp au lieu de la retrouver à Thorville comme ils avaient prévu. C’était une belle soirée de juin qui annonçait un week-end exceptionnel, Martin avait réservé un départ au golf d’Etretat tôt le lendemain, Lili avait promis de le suivre tout au long du parcours et il avait même songé à la présenter officiellement aux membres de son club. Elle avait laissé de nombreux messages sur son répondeur au cabinet mais également sur son mobile, s’étonnant qu’il soit injoignable. Il l’était à plus d’un titre.
Au fil des heures, il s’était persuadé que Julien ne pouvait qu’être le fils de Lili et après l’avoir bouleversé, cette perspective le rongeait. Sa relation sans nuage depuis plus de six mois venait de basculer. S’il avait souvent pressenti que la jeune femme lui dissimulait une partie de sa vie, il avait mis cela sur le compte d’une enfance difficile que Lili avait juste commencé à évoquer, mais pas une seconde il n’avait envisagé qu’elle puisse sciemment lui cacher un secret d’une telle importance. Ce soir là, c’est dans les murs salpêtrés et abandonnés de La Farandole qu’il chercha refuge. Hors d’atteinte, sans téléphone ni portable, il s’était installé sur le seul sommier qui restait dans une des grandes chambres du premier étage.
Dès son arrivée, il ouvrit les fenêtres pour les libérer des colonies de mouches qui bourdonnaient sur les vitres blanches de sel. Les docks étaient silencieux à cette heure tardive, et pourtant il n’entendit ni le grincement du portail, ni les gémissements des marches de l’escalier. Il sursauta à la voix d’Armelle :
-Mais enfin Martin, où étais- tu ? On te cherche partout !
- Qui ça « On »
Lili bien sûr ! Elle m’a appelé plusieurs fois et puis moi également… Je n’imaginais pas te trouver ici, c’est lorsque j’ai vu que ta voiture était restée devant le cabinet, que je t’ai imaginé venant à pieds par ici…
-Bonne déduction… Mais que se passe-t-il ?
Martin s’était retourné vers elle tout en évitant son regard.
- Oh j’imagine que cette nouvelle ne va pas te réjouir…Ton avocat qui te cherchait à fini par m’appeler. Agnès serait sur le point de sortir du coma…
- Mais c’est impossible ! D’ailleurs, tu le sais comme moi, nous avons eu confirmation de son état il y a six mois.
- Cela ne change rien pour toi… je voulais juste te prévenir et puis il voudrait que tu le rappelles.
Armelle le regarda avec insistance, quelque chose dans la réaction de Martin l’avait surprise. Elle s’approcha de lui et remarqua alors ses traits tirés et son visage livide.
En bon scientifique Martin avait fini par croire aveuglément aux
rapports médicaux qui, en proclamant le coma d’Agnès « irréversible », l’avaient en quelque sorte absouts de son
crime.
A suivre

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