Murée dans le désir et dans ses larmes, Blanche avait recueilli presque religieusement les récits de Yoshka Borić. Elle avait appris qu’il n’était pas croate, mais Serbe de la Grande Serbie, qu'il était né à Jablanica dans l’actuelle Bosnie Herzégovine en 1960. C'est là qu'il y avait passé toute son enfance avant de rejoindre Belgrade pour ses études, puis Sarajevo comme professeur de français. Cet homme tranquille - comme il se définissait lui-même - grand sportif, ne vivait que pour la littérature l’histoire et le basket. Il était capitaine de l’équipe de la ville lorsque la guerre avait éclaté à Sarajevo. C’est à ce moment là qu’il avait décidé avec plusieurs de ses camarades de rejoindre l'armée de la République serbe de Bosnie commandée par Ratko Mladić.
Blanche avait écouté debout face à la fenêtre où elle découvrait horrifiée le reflet de son visage boursouflé de larmes. Elle était bien la digne héritière de Henry Haffner dit « l’Autrichien » à Madrid où il s’était réfugié dans les années 50 ou encore « Hanky le Rouge » plus tard en Argentine. Les hasards de la vie l’avaient mise en présence d’un des derniers barbares d’Europe. Yosip Borić dit Yoshka était probablement recherché au moins comme témoin des horreurs de Ratko Mladić. Elle émit un soupir qui ressemblait à un hoquet. Il était trop tard pour changer le cour des choses.
- Blanche, viens, écoute-moi !
Elle savait Yoshka assis, nu aux pieds du lit. Dans les intonations de sa voix qui avait soudainement faibli, elle crut reconnaitre l’aveu de sa culpabilité. Le pire à ses yeux n’était pas ce qu’on pouvait lui reprocher, mais ce qu’elle éprouvait, de doux, de tendre pour celui qui aurait du la faire fuir. Blanche réalisait que dix ans de vie commune avec un pianiste raffiné et civilisé, cinq romans célébrés par la critique parisienne, n’avaient pas suffit à éradiquer chez elle les germes violents des Haffner. Blanche d’Illiez n’avait été que la couverture d’un être beaucoup plus violent et frustre. Les vallées suisses n’avaient fait que couver l’héritière des barbares. En se dirigeant vers la salle de bains, elle songea que son héros Martin, criminel sans repentir, se montrait également parfaitement digne de ses ancêtres normands. Face à lui il y avait Lili, une femme libre qui ressemblait plus à une rédemptrice qu’à une victime potentielle. Mais que penser de ce premier Yoshka qui venait de mettre Blanche face à son destin en lui offrant sa doublure ? Tout en se passant un peu d’eau sur le visage, Blanche se parlait à voix haute :
- A quoi servent les victimes sinon à blanchir les bourreaux ? La civilisation de la vieille Europe s’est bâtie, tout comme sa littérature sur des massacres. Peut-on parler d’amour sans violence, de désir sans meurtre ?
Yoshka Borić se tenait dans l’embrasure de la porte, il avait enfilé son jean et s’avança vers Blanche.
- Ecoute, laisse passer du temps, que cherches-tu exactement ? Tu veux parler de cela dans ton roman ?
- Non, pas ici. Plus tard peut-être et ailleurs. J’ai moi aussi mes secrets et puis, il faut que je finisse l’histoire de Martin et de Lili
- Je veux t’aider !
- Yoshka, Je crois qu’il faut tout recommencer… Repartir au début…
C’est là que je me suis sentie obligée d’intervenir car bien sûr, je n’étais pas du tout convaincue que ce serait une bonne chose d’infliger au lecteur une nouvelle version de l’Amour en Zone Inondable. J’étais lasse de ces personnages en quête permanente de rédemption, il me semblait que j’avais mon mot à dire et que le roman était en train de déraper depuis l’irruption de Yoshka Borić. Fallait-il soulever toutes ces horreurs ? Il me semblait avoir maintenu raisonnablement les origines et le passé de Blanche à l’écart et soudain, le récit m’échappait.
Yoshka Borić me fît signe qu’il souhaitait me voir en particulier et je ne réussis qu’à retarder cet entretien. Il me fallait parler à Blanche, à elle seule. Elle m’attendait au bord de la rivière en frissonnant.
- Blanche vous nous avez mises dans de beaux draps !
- Il me semble que vous n’allez pas très bien non plus… Ce n’est tout de même pas moi qui suis responsable des révélations de Yoshka Borić !
- Oui mais tout cela ne serait pas arrivé si vous vous étiez entendus avec notre premier Yoshka !
- Mais enfin, vous savez pertinemment que c’est lui l’auteur de l’échange, c’est lui aussi qui a eu l’idée de me mettre en présence de cet espèce de… Bourreau !
- Blanche, il me semble que ce bourreau vous intéresse quand même… Et puis, vous conviendrez que ce n’est pas tout à fait n’importe qui, il avait un certain idéal ; la Grande Serbie pour survivre à la Yougoslavie, ça se défendait.
- Vous déraillez complètement ! Idéal ! A suivre son idéal on se retrouve parfois à servir le diable !
- Je ne sais pas d’où vous vient cette phrase mais elle me plait. Cela vous va très bien les grands sentiments, les envolées lyriques et devrait servir la suite du roman.
- Considérez que malgré mes soucis, je me préoccupe moi aussi de l’avenir de ce roman.
- Qu’est ce que vous suggérez alors Blanche ?
- On se réunit tous et l’on décide ce que l’on fait.
- Tous ? Avec Yoshka ? Yoshka Borić ? Et tous les personnages ?
- Mais oui ! Laissez nous organiser ça !
- Blanche vous m’étonnez ! Une garden party en novembre organisée par deux barbares sur les pelouses détrempées de la Normandie passe encore mais un séminaire des personnages pour décider de la suite d’un roman… En fait je ne sais pas quoi vous répondre !
- Alors au travail, j’ai besoin de votre aide. Laissez votre poésie, vos illusions d’auteur et venez écrire les dialogues.
Blanche sécha ses larmes aussi vite que ses scrupules s’envolèrent. Yoshka Borić renonça définitivement à la chambre au sud et je commençai à me faire à l’idée de la fin de l’Amour en Zone inondable.
Au fait, y a-t-il encore un lecteur devant l’écran ?






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