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  • Le blog de Sybille de Bollardière
  • : Romancière, poète, Sybille de Bollardière vit entre la région parisienne et le Perche. Elle est l'auteur du roman "Le Défaut des Origines" publié aux Editions Ramsay 2004 (Prix Lafayette)et de "MU-GHINDO" à paraître en 2010.

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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /2009 22:58
- Publié dans : L'Amour en Zone Inondable

 

Murée dans le désir et dans ses larmes, Blanche avait recueilli  presque religieusement les récits de Yoshka Borić. Elle avait appris qu’il n’était pas croate, mais Serbe de la Grande Serbie, qu'il était né à Jablanica dans l’actuelle Bosnie Herzégovine en 1960. C'est là qu'il y avait passé toute son enfance avant de rejoindre Belgrade pour ses études, puis Sarajevo comme professeur de français. Cet homme tranquille - comme il se définissait lui-même - grand sportif, ne vivait que pour la littérature l’histoire et le basket. Il était capitaine de l’équipe de la ville  lorsque la guerre avait éclaté à Sarajevo. C’est à ce moment là qu’il avait décidé avec plusieurs de ses camarades de rejoindre l'armée de la République serbe de Bosnie  commandée par Ratko Mladić.

Blanche avait écouté debout face à la fenêtre où elle découvrait horrifiée le reflet de son visage boursouflé de larmes. Elle était bien la digne héritière de Henry Haffner dit « l’Autrichien » à Madrid où il s’était réfugié dans les années 50 ou encore « Hanky le Rouge » plus tard en Argentine. Les hasards de la vie l’avaient mise en présence d’un des derniers barbares d’Europe. Yosip Borić dit Yoshka était probablement recherché au moins comme témoin des horreurs de Ratko Mladić. Elle émit un soupir qui ressemblait à un hoquet. Il était trop tard pour changer le cour des choses.

- Blanche, viens, écoute-moi !

Elle savait Yoshka assis, nu aux pieds du lit. Dans les intonations de sa voix qui avait soudainement faibli, elle crut reconnaitre l’aveu de sa culpabilité. Le pire à ses yeux n’était pas ce qu’on pouvait lui reprocher, mais ce qu’elle éprouvait, de doux, de tendre pour celui qui aurait du la faire fuir. Blanche réalisait que dix ans de vie commune avec un pianiste raffiné et civilisé, cinq romans célébrés par la critique parisienne, n’avaient pas suffit à éradiquer chez elle les germes violents des Haffner. Blanche d’Illiez n’avait été que la couverture d’un être beaucoup plus violent et frustre. Les vallées suisses n’avaient fait que couver l’héritière des barbares. En se dirigeant vers la salle de bains, elle songea que son héros Martin, criminel sans repentir, se montrait également parfaitement digne de ses ancêtres normands. Face à lui il y avait Lili, une femme libre qui ressemblait plus à une rédemptrice qu’à une victime potentielle. Mais que penser de ce premier Yoshka qui venait de mettre Blanche face à son destin en lui offrant sa doublure ? Tout en se passant un peu d’eau sur le visage, Blanche se parlait à voix haute :

- A quoi servent les victimes sinon à blanchir les bourreaux ? La civilisation de la vieille Europe s’est bâtie, tout comme sa littérature sur des massacres. Peut-on parler d’amour sans violence, de désir sans meurtre ?

Yoshka Borić se tenait dans l’embrasure de la porte, il avait enfilé son jean et s’avança vers Blanche.

- Ecoute, laisse passer du temps, que cherches-tu exactement ? Tu veux parler de cela dans ton roman ?

- Non, pas ici. Plus tard peut-être et ailleurs. J’ai moi aussi mes secrets et puis, il faut que je finisse l’histoire de Martin et de Lili

- Je veux t’aider !

- Yoshka, Je crois qu’il faut tout recommencer… Repartir au début…

C’est là que je me suis sentie obligée d’intervenir car bien sûr, je n’étais pas du tout convaincue que ce serait une bonne chose d’infliger au lecteur une nouvelle version de l’Amour en Zone Inondable. J’étais lasse de ces personnages en quête permanente de rédemption, il me semblait que j’avais mon mot à dire et que le roman était en train de déraper depuis l’irruption de Yoshka Borić. Fallait-il soulever toutes ces horreurs ? Il me semblait avoir maintenu raisonnablement les origines et le passé de Blanche à l’écart et soudain, le récit m’échappait.

Yoshka Borić me fît signe qu’il souhaitait me voir en particulier et je ne réussis qu’à retarder cet entretien. Il me fallait parler à Blanche, à elle seule. Elle m’attendait au bord de la rivière en frissonnant.

- Blanche vous nous avez mises  dans de beaux draps !

- Il me semble que vous n’allez pas très bien non plus… Ce n’est tout de même pas moi qui suis responsable des révélations de Yoshka Borić !

- Oui mais tout cela ne serait pas arrivé si vous vous étiez entendus avec notre premier Yoshka !

- Mais enfin, vous savez pertinemment que c’est lui l’auteur de l’échange, c’est lui aussi qui a eu l’idée de me mettre en présence de cet espèce de… Bourreau !

- Blanche, il me semble que ce bourreau vous intéresse quand même… Et puis, vous conviendrez que ce n’est pas tout à fait n’importe qui, il avait un certain idéal ; la Grande Serbie pour survivre à la Yougoslavie, ça se défendait.

- Vous déraillez complètement ! Idéal ! A suivre son idéal on se retrouve parfois à servir le diable !

- Je ne sais pas d’où vous vient cette phrase mais elle me plait. Cela vous va très bien les grands sentiments, les envolées lyriques et devrait servir la suite du roman.

- Considérez que malgré mes soucis, je me préoccupe moi aussi de l’avenir de ce roman.

- Qu’est ce que vous suggérez alors Blanche ?

- On se réunit tous et l’on décide ce que l’on fait.

- Tous ? Avec Yoshka ? Yoshka Borić ? Et tous les personnages ?

- Mais oui ! Laissez nous organiser ça !

- Blanche vous m’étonnez ! Une garden party en novembre organisée par deux barbares sur les pelouses détrempées de la Normandie passe encore mais un séminaire des personnages pour décider de la suite d’un roman… En fait je ne sais pas quoi vous répondre !

- Alors au travail, j’ai besoin de votre aide. Laissez votre poésie, vos illusions d’auteur et venez écrire les dialogues.

 

Blanche sécha ses larmes aussi vite que ses scrupules s’envolèrent. Yoshka Borić renonça définitivement à la chambre au sud et je commençai à me faire à l’idée de la fin de l’Amour en Zone inondable.

 

Au fait, y a-t-il encore un lecteur devant l’écran ?

 

 

 

 


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Samedi 7 novembre 2009 6 07 /11 /2009 22:57
- Publié dans : L'Amour en Zone Inondable



 

Deux semaines s’étaient écoulées depuis le retour de Blanche dans sa maison de L’Eure, deux longues semaines de pluies qui installaient l’automne et en ternissaient déjà les lumineuses couleurs.  Le ciel rincé de Normandie ne m’inspirait probablement pas assez ; toujours est-il que je pris quelques vacances, délaissant mes deux héros pour d’insidieuses et noires pensées dont je vous ferai grâce. Je me suis soignée en poésie et mes blancs d’ici portent un nom ailleurs.


A se croire dotée d’un don d’ubiquité on en perd le fil du récit et Blanche, livrée à elle-même, commença à songer à un fin possible pour l’Amour en Zone Inondable. Préoccupée du devenir du roman, elle ne s’émut ni du temps exécrable, ni du mutisme de son visiteur. C’est à peine si elle le questionna sur sa vie et ses projets. Visiblement épuisé par un voyage qui avait du être pénible, Yoshka Boric avait accepté l’hospitalité qu’on lui offrait sans préciser la durée de son séjour ; seul son maigre bagage laissait supposer qu’il ne resterait pas longtemps. Est-ce pour cette raison que Blanche l’installa dans cette petite pièce du premier qui servait autrefois de lingerie ? Je ne le crois pas. Cette modeste chambre avait quelques avantages. Située au sud, elle bénéficiait d’un large ensoleillement – ce qui ne profita guère à Yoshka durant ces deux semaines – Mais elle avait également la particularité d’être reliée par une porte communicante au bureau de Blanche. « Le géant », comme le nommait Blanche en elle-même, se trouvait ainsi logé au cœur de la maison, libre de découvrir la bibliothèque et d’observer l’auteur à son œuvre.


S’il avait sourit en découvrant l’exigüité du lit de la fameuse chambre au sud, Yoshka n’en avait pas moins dormi plus de quinze heures la nuit de son arrivée.  Dans les jours qui suivirent, toujours silencieux mais prenant ses aises, il fit le tour de la maison, puis du jardin et poussa jusqu’au village dont il revint avec quelques provisions et des journaux.


Un matin, malgré le temps plutôt frais, il était vêtu d’une simple chemise blanche et d’un jean. Rasé de près, reposé, il paraissait heureux et détendu. Blanche préparait le déjeuner dans la cuisine quand elle le vit rentrer. Elle s’émut de l’entendre parler au téléphone, craignant qu’il lui annonce son prochain départ. Elle réalisa qu’elle ne savait toujours rien de lui à part qu’il venait de Croatie. C’est là-bas qu’il avait rencontrée et séduit une certaine Lucy qu’il suivit jusqu’à Jersey. Leur histoire avait duré quelques mois, le temps qu’un autre Yoshka fasse son apparition et leur propose un étrange marché. Faute de tout connaitre de son visiteur, ses quelques révélations avaient tout de même ouvert les yeux de Blanche. Elle avait beau se mordre la lèvre, « son Yoshka » s’était bien moquée d’elle. Sachant qu’elle ne le reverrait plus, Blanche prit son parti de cette situation et après une semaine, sans pour autant savoir comment évolueraient leurs relations, elle ne souhaitait plus du tout le départ  de Yoshka Boric. Aussi fut-elle très surprise lorsqu’après avoir refermé son portable, il se tourna vers elle :


- Blanche, nous déjeunons à quelle heure ?

- Bientôt… Enfin… Quand vous voulez. Pourquoi, vous devez partir ?

- Non, je voulais juste savoir si j’avais le temps d’envoyer quelques mails… Si vous permettez que je me serve de votre PC bien sur.


Yoshka Boric parlait d’une voix caverneuse en roulant les « R » et terminait toutes ses phrases par un long sourire qui ne modifiait que le bas de son visage tandis que son regard noir restait étrangement fixe et pénétrant.

Tout cela avait le don de perturber Blanche dans ses jugements et lui interdisait de prendre une quelconque décision. Elle se laissait porter par les événements, se contentant de rougir d’émotion dès que le « géant » lui adressait la parole. C’est donc quatre à quatre qu’elle monta l’escalier pour lui ouvrir son PC.


Elle ne parut pas plus étonnée quand il redescendit vers 14 heures en souriant :


- Désolé Blanche de vous avoir fait attendre et en plus j’ai vraiment faim.

Certaines femmes sont par nature, sensibles à la vision des hommes puissants dotés d’appétits d’ogre. Blanche était de celles-là. Voir manger Yoshka Boric lui procurait un plaisir aussi inattendu que violent.  Elle était prête à lui décrocher la lune pour qu’il ne parte pas et ça tombait bien, parce qu’à voir la façon dont il la regardait, on pouvait penser qu’il n’allait pas tarder à lui demander.


- Blanche, dites-moi, ça vous ennuierait que je jette un coup d’œil sur votre roman ? Vous me pardonnez n’est ce pas ? Je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir le fichier…


Blanche interdite ne sut quoi répondre, alors Yoshka  Boric se leva, posa sa serviette sur la table et la prit par la main :

-  Venez, il faut qu’on parle tous les deux !


Il lui parla deux jours et deux nuits. Au petit matin du dernier jour, il lui fit l’amour.


à suivre

 

 

 

 


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