Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
Voie d'accès

LES MAUVAIS SENTIMENTS EXTRAIT

, 01:48am

Publié par Sybille de Bollardière

LES MAUVAIS SENTIMENTS EXTRAIT

Trieste

Mai 2010

Je n’ai pas toujours habité cette ville, mais dans mon entourage bien peu sont au courant. Je suis d'ici maintenant autant qu'on peut l'être, étrangère mais installée, membre de cette colonie d'exilés venus chercher à Trieste ce qu'ils n'ont pu trouver ailleurs. Nos oublis et nos manques nous rapprochent. Sans nouvelles du passé, j’ai fini par m’en défaire pour adopter celui des lieux où je vis, celui de ceux que je croise chaque jour et qui rendent désormais incongrus les souvenirs d’une vie ancienne privée de ses protagonistes.

Oui, il y a bien eu une vie avant cet appartement de la piazza Barbacan, et cet autre beaucoup plus vaste sur le Grand Canal. Une vie dont il ne me reste rien sinon des souvenirs froids, venteux et humides, seuls à avoir résisté à l’autodafé accompli il y a vingt ans. Quelques images surgissent parfois les jours de pluie, mais c’est une autre qui se souvient de Paris en novembre et des printemps en Normandie, clichés en noir et blanc suspendus au fil du temps.

« Buon giorno, signora Huby », a dit l’homme avant d’ajouter en français : « J’aimerais vous parler… »

Un bref instant j’ai pensé décliner, comme si le ton grave de sa voix m’avait avertie du danger. Mais j’ai déclenché l’ouverture de la porte du hall, entendu son pas jusqu’à l’ascenseur et guetté son arrivée en sachant confusément que c’était fini : on m’avait retrouvée. Trieste ma ville venait de briser le cocon où je me lovais depuis des années. Avec l’irruption de l’envoyé de maître Gilard, notaire à L’Aigle, j’ai su que j’allais dérouler à nouveau le récit de cette vie antérieure. L’entrevue n’a duré que quelques minutes, suffisamment pour que le petit homme gris venu à pied de la gare centrale comprenne qu’il me fallait un peu de temps. Passée la première angoisse d’être retrouvée, rattrapée, jugée – forcément coupable –, les visages sont revenus un à un, douloureux, inquiétants, mais surtout étrangers.

« Si vous le permettez, je reviendrai dans l’après-midi, a dit le petit homme gris en déposant sur la console une enveloppe kraft beige. Prenez votre temps… »

Trieste, ma ville depuis vingt ans, soudain passée au second plan, « floutée ». Impression insupportable de perdre ma vraie vie, construite avec tant d’acharnement, avant qu’elle ne devienne simplement le quotidien d’une femme heureuse, épanouie. Une Française, oui… Mais qui se soucie aujourd’hui de savoir d’où je viens, dans cette ville qui se joue des frontières depuis son origine ?

C’est à Trieste que j’ai décidé d’échanger mon passé contre un avenir, en réinventant mon histoire. Une vie à partir de rien, où l’on se dit que tout ce que l’on a vécu avant n’a pas existé. Une vie dépossédée, lavée, rincée des hontes et du chagrin. Dans les premiers temps, ça se résumait à des détails pratiques du quotidien. Pour oublier celle que j’avais été, prendre l’habitude de ne pas laisser de traces. Éviter d’écrire, de signer, de s’inscrire. Glisser sur le temps, étrangère, anonyme. Apprendre à parler une autre langue, devenir un autre soi. Ma métamorphose a commencé via Battisti près de la synagogue, dans l’appartement de Carla Ettmejer, mélange de Slovène, de Napolitaine et d’Autrichienne – une vraie Triestine. Professeur d’italien, confidente des heures sombres, Carla m’a insufflé ses racines, son histoire, son pays. Très vite le français est devenu ma langue secrète, dévolue au passé et aux regrets, grise, monocorde, essoufflée ; une langue à effacer jusque dans mes rêves, à racler sur le sable comme une peau dont je devais me débarrasser.

Un jour j’ai constaté que j’avais changé. Il a suffi d’une saison, d’un printemps à Trieste, et je suis devenue une autre, secrète mais volubile. Après la mue, il me fallait parler pour m’inventer, pour trouver ma place dans la vie, parler en écartant d’un revers de main « l’avant-Trieste »
– qui d’ailleurs n’intéressait personne. J’étais là, installée dans cette ville, et je l’aimais, cela seul comptait désormais. De brune je suis devenue châtain puis, au fil des années et des cheveux blancs, blonde. J’ai minci, renoncé à certaines habitudes pour d’autres qui font maintenant partie de moi. Je n’ai jamais été une grande voyageuse, mais aujourd’hui les environs de Trieste me suffisent, Venise parfois et plus récemment la Slovénie, mais je franchis très rarement les frontières que je me suis dessinées. Exilée volontaire, j’évite les Français, bien trop enclins à me questionner sur ma région d’origine. Je leur préfère la colonie artiste et polyglotte, dont les appartements de la piazza Barbacan offrent un parfait exemple. À chaque étage une nationalité, une histoire rarement évoquée, une langue dont on ne garde que l’accent. Sofia la Norvégienne, David le Canadien, Nicolas l’Allemand, Dina et Harry le couple anglo-portugais. Il y a quelque temps, sont venus se joindre à nous une Hongroise violoniste, une esthéticienne roumaine spécialisée dans le rajeunissement, et un Autrichien naturiste qui m’a fait redécouvrir les plages secrètes des environs.

Méconnaissable : voilà le mot qui me caractérise jusque dans mon métier de photographe. Avec l’apparition du numérique, j’ai définitivement abandonné le noir et blanc pour la couleur, les portraits pour les paysages, et personne ne se rappelle plus désormais l’artiste ni la femme que j’ai été vingt ans auparavant. Je l’ai effacée, comme j’ai effacé le souvenir de mon enfance et celui d’Alice, ma mère. Alice, traquée pendant des années jusqu’au fond de moi pour ne garder aucun détail qui puisse la rappeler, aucun sentiment, ni bon ni mauvais, aucun remords, aucun dégoût. Effacés aussi, tous ceux qui l’avaient connue, aimée ou simplement rencontrée. Je les ai fuis eux aussi.

Avec le temps je les ai fait disparaître avant de les ensevelir dans un pays, une région où j’ai décidé de ne jamais revenir. Je me suis inventé une histoire, composé une famille et recréé d’autres liens. Ici chacun pourrait témoigner de celle que je suis devenue dans mon quotidien à Trieste, à Grado pendant les vacances, et sur les plateaux du Karst pour oublier la chaleur de l’été.

J’ai pris mon temps avant de me décider à ouvrir l’enveloppe du petit homme gris et d’étaler son contenu sur la table du salon. Des photos « d’avant », la France des années 1980 pour la plupart, un Noël dans la maison de campagne : on me reconnaît, assise sur le canapé, sombre et fermée, comme agacée par la pose obligatoire entre mes deux sœurs. Alice en Tunisie, devant la plage d’Hammamet, la famille au grand complet sur le port de Trouville. Et puis un cliché plus récent : Alice âgée fêtant son anniversaire entourée de ses petits-enfants. Les prénoms sont écrits de sa main au dos, je reconnais son écriture. Une dernière photo, glissée à part dans une enveloppe blanche, montre une pierre tombale où les noms de mes sœurs s’alignent en creux et en doré sur le granit poli. Ma mère a survécu à ses deux autres filles et je suis sa dernière héritière avec mes trois neveux. C’est probablement pour cette raison qu’elle m’écrit. Je replie la lettre à l’encre bleue sans l’avoir lue. Plus tard, peut-être. En refermant l’enveloppe, je cherche son visage, sa blondeur, l’éclat sombre de ses yeux, cet étrange iris dévoré par le noir de la pupille. Soudain, c’est sa main, longue, nerveuse, que je revois, ses cigarettes se consumant seules dans les cendriers, sa lourde gourmette en argent que j’entends claquer sur les meubles, sa voix, son intonation particulière, froide et indifférente, ponctuée d’un rire sonore lorsqu’elle était amoureuse et seulement dans ce cas-là. Je me revois dans son ombre, enfant ou adolescente, fascinée par la figure du désir et de l’interdit.

Le petit homme gris va revenir, je l’attends.

Ma vie avec Alice est une scène de crime comme une autre. Pour comprendre ce qui nous liait, il ne faut négliger aucune pièce, relever tous les indices et le moindre détail des lieux, du décor, passer au peigne fin les saisons, les étés, cette maison en meulière et cette autre de campagne. Il faut remonter tous les silences, tous les secrets jusqu’à l’enfance, cette table desservie où tout a dû commencer.

La poupée

Allongée en chemise sur mon lit, je rêve sous la voûte d’un livre – un roman au programme de l’année scolaire dont je suis censée terminer la lecture pour la première heure de cours du lendemain. C’est un dimanche de mai rythmé par l’ennui et les cloches de l’église voisine, une matinée dont j’épie les bruits pour savoir combien de temps il me reste avant de m’habiller pour rejoindre ma mère au premier étage. Dans cette maison en meulière à la limite des beaux quartiers, je vis au second, au milieu des souvenirs de ma grand-mère paternelle morte quelques mois auparavant. De ma chambre, j’entends les cavalcades de mes jeunes sœurs et la voix aiguë d’Alice les rappelant à l’ordre.

Je me sens bien dans ce monde sombre et silencieux dans lequel j’ai mes habitudes. Avec « Mamine », nous partagions le même univers, de notre toilette le matin aux heures d’étude le soir, sous la lumière tamisée des abat-jour de l’ancienne institutrice.

Les cris redoublent, je reconnais la voix d’Isabelle, ma sœur cadette, puis le son d’une gifle suivi d’un sanglot et du pas furieux d’Alice montant les premières marches de l’escalier.

– Irène ! Tu es prête ? Il faut aller chercher du pain !

Après un long soupir, je pose mon livre puis descends. Il fait beau et le soleil de mai réchauffe les murs de la pièce où ma mère vient d’étaler le contenu d’une malle. Soigneusement rangées en octobre, les robes d’été ressortent chaque année au premier soleil pour une séance d’essayage. Robes d’école, d’autres dites « bain de soleil » qui laissent les épaules nues, réservées aux séjours au bord de la mer. Robes des grandes occasions et, parce que ces dernières se font rares, Isabelle vient d’obtenir la permission de porter l’une d’elles pour la promenade dominicale : le tour du Grand Canal. En me voyant arriver, Alice fronce les sourcils.

– Mais tu n’es pas encore habillée ? Remonte et dépêche-toi ! De toute façon tu n’es pas concernée, plus aucune de ces robes ne te va !

Sans plus prêter attention à ma présence, Alice se retourne vers Isabelle qui se pavane dans sa nouvelle tenue et lui dit en pinçant l’étoffe à l’endroit de la taille :

– Arrête ta comédie et tiens-toi tranquille… Elle est trop grande pour toi, il va falloir la reprendre… Muriel et toi, vous êtes beaucoup plus minces qu'Irène au même âge…

J’ai beau faire remarquer qu’il fait encore trop froid pour s’habiller de cette façon, ma mère ne se donne même pas la peine de me répondre. Je m’apprête à remonter vers ma chambre, quand soudain sa petite phrase à propos de la minceur de mes sœurs me transperce. Un moment immobile, je scrute le ciel par la fenêtre de l’escalier. Les branches du bouleau à l’angle du jardin verdissent à peine, et le long des grilles couvertes de lierre les passants se hâtent tête baissée pour lutter contre les rafales de vent d’est. Je me ravise, je m’habillerai plus tard. Sans un regard pour ma mère et mes sœurs, je descends en chemise de nuit vers le rez-
de-chaussée. Tenant la rampe, je me laisse glisser jusqu’à la boule de cristal à son extrémité. J’ai toujours aimé cet objet, plus particulièrement l’hiver quand le soleil oblique décline les heures en lueurs multicolores dansant sur les murs.

Mais en me dirigeant vers l’entrée ce matin-là, je n’ai qu’une préoccupation : vérifier la réalité de mes treize ans, et cette autre que ne cesse d’insinuer ma mère. Contrairement à mes sœurs, je ne suis ni mince ni jolie. D’un mouvement d’épaule, je dégage un bras puis l’autre et laisse glisser ma chemise à mes pieds. Je descends nue la dernière marche et m’avance vers le miroir de l’entrée. Pour la première fois, je me vois telle que je suis, nue, frissonnante de froid et de surprise face à celle que je ne reconnais pas. Ce corps me fait peur et me dérange, comme ce visage aux traits épais, ces seins informes. Je pleure en silence devant cette image inconnue et gênante. Je n’aimerai jamais ces formes, cette peau. Ce n’est pas moi, je suis une autre.

Ma mère a raison, je ne ressemble en rien à Isabelle et Muriel. La fille que j’ai devant les yeux a un corps massif, une peau mate, des yeux sombres et de solides chevilles, alors que mes sœurs sont blondes et longilignes. Si Muriel a hérité du regard bleu paternel et de sa douceur, Isabelle est le portrait craché de « la belle Alice » : elle en a l’allure, les manières cassantes, et une fierté naturelle qui la font déjà remarquer en toute circonstance.

Combien de temps suis-je restée là, nue et immobile, sur le dallage glacé de l’entrée ? Je ne sais pas, mais j’entends soudain la porte du bureau de mon père s’ouvrir.

– Couvre-toi, tu vas prendre froid…

Il s’avance vers moi, me sourit en me tendant ma chemise.

– Tu as tort de te faire du souci, tu as beaucoup grandi et changé… Tu veux venir dans mon bureau un moment ? Nous avons le temps, tes sœurs sont très occupées là-haut et elles ne seront pas prêtes de sitôt…

– Je dois aller chercher du pain…

– Nous irons à la boulangerie ensemble en rentrant du parc, et j’achèterai des gâteaux.

Son bureau, au rez-de-chaussée de la maison, donne à l’ouest sur une petite rue tranquille où ne passe jamais personne. Il y reçoit quelques patients en dehors de ses consultations de l’hôpital. À quarante-quatre ans, Daniel Huby est un pédiatre réputé, très pris par ses différentes activités – la médecine infantile, mais aussi des articles à rédiger pour différents magazines médicaux – et il n’a que peu de temps à consacrer à sa famille. Alors, son ton plein de sollicitude m’indique clairement ce qu’il a à me dire. Après avoir refermé le carnet sur lequel il écrivait, il se dirige vers la fenêtre.

– Tu te souviens de la conversation que nous avons eue à ton sujet ? Je pense qu’il serait bien que tu en parles avec ta mère…

Je me rappelle parfaitement cette conversation, mais je n’ai aucune envie d’aborder le sujet en question, pas plus avec lui qu’avec quiconque ; et s’il feint de l’ignorer, je sais que je ne suis pas la seule. Alice déteste les explications. C’est une affaire entendue depuis longtemps, je suis une aînée un peu particulière ; il y a tout un tas de raisons précises à ça, et basta !

Comme Daniel insiste, j’acquiesce d’un signe de tête avant qu’il me raccompagne vers la porte en me tenant par l’épaule.

– Tu n’as pas à t’inquiéter… Et souris un peu, nous allons avoir une belle journée ! Fais en sorte qu’elle le reste jusqu’au bout, d’accord ?

Il m’embrasse en ajoutant :

– Nous avons tous besoin de toi !

Je suis remontée dans ma chambre avec une boule dans la gorge et une seule idée en tête : quitter cette maison, vivre ailleurs. J’ai l’impression de ne rien avoir en commun avec eux, avec Alice ma mère, avec cette ville, cette école, et tout ce qui me semble insupportable ce matin-là. Il ne me reste qu’une solution : continuer à vivre en étrangère, la porte de ma chambre close, comme si je n’étais là qu’à titre provisoire.

Pourtant, j’ai aimé cette vilaine maison de coin de rue, sa façade aveugle sur le jardin au nord. Ma grand-mère et ma mère, l’unique belle-fille, ne s’appréciaient guère et ne se parlaient qu’à voix basse, dures avec elles-mêmes, impitoyables pour les voisines, le tout-venant, la rue, les autres… Pour Mamine, si fière de son fils unique médecin, cette Alice trop jolie venue de l’Est ne lui semblait pas l’idéal. Mais chez les Huby, chacun a son histoire et il est de bon ton de la garder pour soi. Mamine, veuve exemplaire, ne parlait jamais de ce mari disparu trop tôt pour élever son fils unique. Quant à Daniel, jeune médecin engagé dans la Résistance, il n’évoquait pas davantage les faits d’armes dont il aurait pu être fier. Alors, comment s’étonner de cette phrase serinée depuis toujours : «Ta mère a perdu toute sa famille pendant la guerre… Il ne faut jamais en parler… » Ni chercher à comprendre quand Alice s’enfermait des journées entières dans sa chambre en prétextant une migraine. Ces jours-là, elle me demandait d’être sage et ajoutait : « Je compte sur toi », avant d’aller s’allonger.

On m’expliquait que, pour ma mère élevée en Alsace, la vie au Chesnay – où « tout est si différent de ce qu’elle a connu dans sa jeunesse » – était encore difficile « même si elle faisait beaucoup d’efforts pour s’intégrer ». S’intégrer à quoi, à qui ? Ma mère n’avait pas d’amie, n’allait jamais aux réunions de parents de l’école et ne mettait pas les pieds à l’église, pas même pour accompagner ses filles. Mamine, qui avait insisté pour que nous recevions une éducation religieuse, le lui reprochait. Elle se plaignait à son fils : « Alice pourrait faire un effort, ne serait-ce que pour les filles. Tu devrais lui dire… Nous avons tant fait pour elle et Irène, elle devrait s’en souvenir. »

« Alice et Irène… » À treize ans, ces deux prénoms et le ton sur lequel ils sont prononcés font référence à un passé de plus en plus dissimulé, gênant pour le présent d’une famille bourgeoise dans une ville provinciale. En dépit des migraines de ma mère et des occupations de mon père, je garde pourtant le souvenir d’une petite enfance heureuse. Mais un jour, dans les allées du jardin, une petite sœur, Isabelle, fit ses premiers pas et quelques années après, Muriel. La maison devint leur maison et, pour une raison obscure, un peu moins la mienne. Les deux petites filles blondes s’installèrent à plein temps dans les bras d’Alice, mère comblée et momentanément heureuse, qui s’empressa de faire de son aînée « une grande fille capable de se débrouiller seule ».

À peu près à cette époque, on fêta mon sixième anniversaire. « Presque l’âge de raison », avait dit Mamine en se penchant vers moi ce jour-là pour m’embrasser. On avait installé une table sous les pommiers du jardin. Le grand oncle, de retour de Turquie, m’offrit un collier et des bracelets comme en portaient les très jeunes filles à Istanbul. Et puis il y eut le gâteau, les bougies à souffler, et enfin tout le monde se mit en cercle pour entourer Alice arrivant avec le plus beau des présents dans un grand paquet entouré d’un ruban de satin. Sans trop savoir pourquoi, j’eus tout de suite peur de cet encombrant paquet cadeau contemplé par toute l’assistance avec émotion. Les regards tournés vers moi et ceux échangés avec ma mère me parurent inquiétants. Je restai paralysée. Mon père, m’imaginant intimidée par l’événement, ouvrit le paquet à ma place. Dans un savant fouillis de papier de soie et de rubans, apparut une poupée aux longues anglaises blondes. Elle était vêtue d’un chemisier blanc, d’un béret écossais et d’un long kilt sur lequel tout le monde s’extasia en félicitant Alice. Elle avait confectionné la tenue, cousu et piqué à la main les plis dans l’étoffe écossaise, et cela forcément tard le soir pour me ménager la surprise. On se pressa autour de moi pour me demander comment j’allais appeler cette merveille, on vanta ses cheveux bouclés et le dessin de ses traits, on espérait me voir prendre la poupée dans mes bras comme une petite maman comblée. Mais, à la surprise générale, je ne fis pas un geste et me contentai de remercier d’un air gêné pour ce « très beau cadeau ». Cette figure pâle, dure et froide me faisait horreur. Je n’aimais ni ses bras raides, ni ses yeux clairs et fixes. La poupée de mes rêves existait ailleurs, je l’avais admirée quelques semaines plus tôt sur le stand de tir d’une fête foraine. Elle était brune avec des bijoux dorés et une robe longue en satin jaune étalée autour d’elle. Cette reine de foire me paraissait bien plus exotique et somptueuse, bien plus fascinante que cette blonde antique en kilt bleu marine que l’on venait de m’offrir.

L’oncle repartit le soir même pour la Turquie, et Alice rangea les bijoux dans une boîte pour que je les retrouve plus tard – « quand tu seras en âge de les porter ». Après avoir déshabillé la poupée, elle la déposa dans un lit à sa taille près du mien, la borda avec des gestes attentifs et tendres tout à fait inattendus, en me disant :

– Prends-en grand soin, ma chérie…

Le lendemain, Mamine proposa d’emmener « les filles » faire une promenade vers l’entrée du parc. Elle installa Isabelle et Muriel dans le landau et me suggéra d’emmener la poupée en ajoutant : « Et puis tu vas lui trouver un nom, à “ta fille”, n’est-ce-pas ? »

Dans mes souvenirs j’avance sage et silencieuse en tenant d’une main la poignée du landau, de l’autre la fameuse poupée, par les bretelles de son kilt. Tout au long de cette marche de la maison à l’entrée du parc, pas une fois je n’ai jeté un regard sur la blonde en celluloïd. Elle se balançait suspendue à mon bras au rythme de mes pas. Dans le silence tiède d’un après-midi de juin, nous longions les murs couverts de lierre fraîchement taillé d’où s’échappaient des oiseaux et les premières abeilles. Lors de nos promenades avec Mamine, nous avions l’habitude de nous arrêter pour observer un chat bondissant d’une palissade, une coccinelle cherchant son chemin sur le feuillage ; mais ce jour-là, je me souviens d’avoir marché sans un mot, sans rien demander à voir, sans ralentir le pas, comme si au bout de la rue avant le rond-point et les prairies où nous avions coutume de nous installer, une tâche inévitable m’attendait.

Dans le parc, Mamine trouva l’herbe trop humide pour s’y asseoir, elle préféra rentrer à la maison pour le goûter. La poupée était déjà perdue depuis longtemps quand nous avons fait demi-tour. Soulagée, je marchais d’un pas plus alerte. C’était fini. Prête à en assumer les conséquences, je me remémorais chaque instant de cet abandon pour pouvoir en donner une explication plausible. Ma décision avait été prise la veille avant de me coucher : « Je ne peux pas la garder… » C’était inéluctable, la poupée devait disparaître. D’ailleurs je ne l’avais jamais prise dans mes bras, j’avais même évité de la regarder. Dans la rue, je l’avais tenue de plus en plus mollement jusqu’à ce moment précis où, sentant la pression de la deuxième bretelle se défaire, j’avais laissé glisser sur le sol la poupée tirée par son poids, doucement, sans bruit. J’avais continué de marcher sans jamais me retourner, à la fois absente et concentrée sur cette inévitable perte. Puis j’avais enfoncé ma main coupable dans ma poche et soupiré. C’était fait. De retour à la maison, il y eut le goûter, le jardin, les jouets à ranger, et enfin le bain et le dîner des petites sœurs qui accaparèrent l’attention des adultes. Personne ne remarqua l’absence de la poupée. C’est seulement beaucoup plus tard qu’Alice monta dans ma chambre et me réveilla :

– Où est ta poupée ? Nous la cherchons partout !

– Je ne sais pas, elle est peut-être perdue…

– Comment ça « peut-être perdue » ?

Pendant les deux jours suivants, je refis le chemin de la promenade avec ma mère et ma grand-mère. Elles sonnèrent à toutes les portes et interrogèrent plusieurs personnes du quartier. Pour tous, la perte d’une si belle poupée était à la fois injuste et terriblement cruelle ; mais très vite, mon indifférence – mal dissimulée – éveilla les soupçons. Rien ne fut dit le premier jour, quand il y avait encore l’espoir de retrouver la blonde en Celluloïd ; mais, dès le troisième jour, il y eut des sous-entendus, et pour finir des larmes, des sanglots et une terrible punition. Je l’acceptai sans broncher, comme une conséquence inévitable de la disparition de la blonde sans nom. Un après-midi entier enfermée dans la cave, en dépit des protestations de Daniel : il affirmait que je n’étais sûrement pour rien dans cette perte « parce qu’à six ans on ne prémédite pas des choses comme ça à moins d’être un monstre… » Il avait ajouté :

– Et vous savez bien qu’elle n’en a pas les moyens…

– N’empêche, c’est révoltant, surtout quand on sait ce que tu as fait pour elle, avait conclu Mamine.

Dans la cave, par le plancher qui me séparait de la cuisine, je n’avais rien perdu de la conversation. J’étais sincèrement contrariée de décevoir mon père qui apprendrait fatalement un jour que j’étais bien un monstre. Mais comment faire autrement ? Et puis, qu’avait-il voulu dire en affirmant que « je n’en avais pas les moyens » ? Étais-je un monstre ou une idiote ? Au fond je ne savais qu’une chose : je n’aimais pas les blondes, pas plus les poupées blondes que les « vraies filles » d’Alice. Je me jurais de ne jamais les aimer, de ne plus aimer personne. Il me restait mes rêves, les personnages de plus en plus réels, de plus en plus humains, retrouvés chaque soir. Il me restait les promenades avec Daniel au bois de Fausses-Reposes. De longues marches le dimanche, durant lesquelles il me nommait chaque arbre, chaque oiseau, m’aidant à déchiffrer la trace des rares animaux sauvages s’abritant encore dans les futaies de châtaigniers. Au retour, je me disais que j’aimais quand même un peu mon père.

Quelque temps après l’anniversaire, le grand-oncle ne revint d’Istanbul que pour être enterré. Mamine, pour se distraire de son chagrin, se mit en tête de trouver une maison de campagne près de L’Aigle, sa région d’origine. Elle comptait y passer une partie de l’année et laisser davantage la maison du Chesnay à son fils et à sa famille. Lors d’une belle journée d’octobre, elle trouva la perle rare : une longère délaissée dans une vallée, où la famille prit l’habitude de venir pour les week-ends et les petites vacances sans pour autant renoncer au séjour estival à Trouville auquel Alice tenait tant.

Entre la Seine-et-Oise et la Normandie, j’ai grandi sans poupée, et sans parler à ma mère… Et en ce matin de mai, avant la promenade du dimanche, je me dis que ce n’est pas près de changer. Après le déjeuner familial, je remonte directement dans ma chambre et décide de passer l’après-midi vautrée sur mon lit pour finir de lire Vent d’est, vent d’ouest de Pearl Buck. Dehors il fait beau, les avions de l’aéro-club de Fontenay sillonnent le ciel comme en plein été, et mes sœurs jouent dans le jardin. J’entends grincer les agrès, plus tard la voix de ma mère qui les appelle pour le goûter, puis, bien plus tard, mon père qui insiste pour qu’elles mettent le couvert. J’attends encore un peu avant de me rendre directement dans le bureau où il prépare sa sacoche, comme chaque dimanche soir.

–Irène tu dois aider ta mère, je te l’ai déjà dit… On ne descend pas à la dernière minute pour le dîner !

– C’est à toi que je veux parler !

– Qu’est ce qui se passe ?

– je voudrais aller en pension…

*   *   *

Acheter le livre :
Chez votre libraire habituel : LES MAUVAIS SENTIMENTS de Sybille de Bollardière, La Passagère – Distribution Hachette Livre.
En ligne : en stock et disponible
Les libraires.fr
FNAC ou AMAZON