Vous l’apprendrez en découvrant la suite de sa correspondance avec Malcom, Savannah cessa
d’écrire et c’est peut-être dans cet effacement qu’elle trouva sa couleur et sa véritable identité. Depuis toujours Savannah luttait contre une terrible rivale qui n’était autre que sa
sœur,l’écrivain Blanche*** dont je ne vous ai encore jamais parlé. C’est par Blanche que je connu Savannah, par Blanche encore, qui me remit ses premiers textes, que je découvris l’écriture, le
ton de sa plus jeune sœur qui devait un jour me remettre sa correspondance avec l’enigmatique Malcom. Après le départ de Savannah pour Londres, je
repris contact avec Blanche. Auteur reconnu, elle travaillait à la correction de son dernier livre mais un événement imprévu allait en retarder la publication et peut-être même la rendre
définitivement impossible. Blanche ne pouvait plus écrire ou du moins, pas comme elle le prévoyait. Un roman dont elle ne maitrisait ni le récit, ni les protagonistes s’était saisi d’elle-même et
l’entraînait bien au-delà des auto-fictions qu’elle avait l’habitude de livrer à ses lecteurs.
Publié le 1 décembre 2008
Blanc ? Blanche… Les mots, la page, les dimanches et un personnage
récalcitrant...
C’était hier, quelque part à l’Ouest, sous la pluie battante d’un dimanche de novembre, je
remontais cette rue qui longe la gare tout en guettant les rares passants qui menaçaient de traverser entre les voitures. La banlieue soupirait d’ennui, des solitudes désoeuvrées longeaient des
femmes bâillonnées suivies de chapelets d’enfants. A un carrefour, un éclat de rire s’éleva comme une fusée dans ce ciel de peine. Un groupe d’africaine se saluaient à la sortie de l’Eglise,
aussi libres et gaies que peuvent l’être des femmes heureuses de se retrouver. Ma solitude s’est cognée contre leurs rires et en redémarrant au feu
vert, j’ai songé que décidemment le blanc est une couleur triste, surtout quand il n’est pas accompagné.
Dans le dédale des rues de banlieue je cherchais la fameuse A 86 censée me mener
directement à l’autre bout de l’Ile de France en un rien de temps. Mais quoi de plus inutile qu’un auteur morose jeté sur une route un dimanche à la rencontre d’une amie d’enfance. Je
m’inquiétais de nos retrouvailles Qu’allais-je lui dire ? Quel intérêt pourrait elle encore avoir pour moi qui ne trouve même plus grâce à mes propres yeux ?… Si au moins elle lisait ce
que j’écris sur le blog… Oui, c’est cela en fait, j’ai parfois simplement envie que l’on aime mes personnages et qu’on m’oublie moi. ! Car je n’aime
qu’eux et j’ai même l’impression qu’ils s’améliorent, qu’ils grandissent quand moi je rapetisse. C’est curieux ce rapport avec ces êtres dits «de fiction ». Il y a plusieurs mois que je
m’interroge sur cette espèce de « transfusion » qui s’opère entre eux et moi. En roulant sur l’asphalte détrempée d’une bretelle, je pensais à ce que j’allais dire à cette amie, à la
façon dont je lui expliquerai que je ne suis plus celle qu’elle a connue, mais son ombre ou plutôt l’ombre d’Henry, de Marina, de Savannah et bientôt celle de Blanche… (Il y a aussi Mara,
Garrett, Alphonse… Mais de ceux là je parlerai plus tard)
Ils sont tous différents, mais je me sens si bien avec eux, comme si cette part intime
qu’ils m’ont dérobée maintenait entre nous un espace de dialogue. Justement hier, sur cette fameuse route, nous parlions avec Blanche du projet de roman sur le blog. (Je parle très souvent avec
mes personnages) J’ai bien senti qu’elle n’était pas emballée. Vous savez, elle est très différente de Savannah, plus réservée, plus volontaire aussi. Blanche est un personnage-écrivain, elle,
quand elle écrit, c’est pour être publiée « sur du papier » a-t’elle ajouté en martelant ses mots hier. Elle a parlé tellement fort que je me suis retournée et j’ai fait une embardée,
heureusement sans conséquence, au beau milieu de l’A86. C’était stupide de sa part de s’emporter et je lui ai calmement expliqué qu’il fallait qu’elle me fasse confiance. Puis, nous avons cherché
ensemble ce qui n’allait pas dans sa vie pour qu’elle soit aussi sèche, aussi tendue. Ces moments intimes avec les personnages sont rares et précieux. J’aime particulièrement, quand le scénario
d’un chapitre s’écrit entre nous, dans nos hésitations, nos va et vient. Il y a ma prérogative d’auteur qui ne veut pas perdre la face et puis la petite voix du personnage qui me fait entendre
ses raisons. Blanche, que je découvre chaque jour un peu plus, est une personnalité attachante bien que susceptible et particulièrement autoritaire. Je l’ai sentie infiniment proche hier, quand
nous avons évoqué la solitude, le doute. Car nous avons ceci en commun elle et moi, face à une page à écrire, nous ne savons jamais si nous serons à la hauteur de nos héros.
Pour tout vous dire, le dernier livre de Blanche a été un échec, de même qu’elle sait que
je vis très mal le fait que l’histoire de Mara ne soit pas encore éditée. Alors nous avons fait ce pari de publier sur le net, au fil des jours, avec les moyens du bord. Elle a abandonné sa
suffisance et j’ai regagné un peu d’estime à ses yeux en m’engageant à soigner la présentation mieux que je ne l’ai fait en publiant l’Orange de Mars. Bien sur cela ne va pas être simple de
découper un chapitre en passages « raisonnablement » lisibles à l’écran, mais le plus important c’est que c’est bien clair entre nous, si je la guiderai parfois pour le scénario, c’est
Blanche qui écrira.
Prologue de Blanche et Yoshka 1
Tout commença par une phrase lue au hasard d'un blog qui se voulait littéraire :'"Mon père est né en Russie, ma
mère en Roumanie, et moi-même je ne me sens pas très bien ».
Cela faisait des semaines que Blanche surfait sur le site pour tromper son ennui et soigner
ses pannes d’inspiration. Elle avait repéré ce jeune auteur inconnu aussi prolifique que surprenant par la variété des sujets abordés et l’impressionnante quantité de ses billets publiés sur son
blog.
Depuis un mois Blanche avait délaissé son appartement parisien et s'était installée à
la campagne pour corriger son dernier roman. Très vite, la page de Yoshka devint son seul lien avec l'extérieur. Entre deux allers retours à Paris pour les rendez vous avec son
éditeur, elle guettait sur l'écran de son PC la mise à jour du blog de l’étrange visiteur nocturne.
Yoshka, tel un oiseau de nuit, apparaissait le soir, parfois Blanche ne découvrait sa
nouvelle page qu'à l'aube quand il venait de la terminer. C'était saisissant, troublant. Yoshka n'écrivait pas, il envahissait l'espace, se délivrait d'un flot aussi tumultueux qu'étouffant, d'un
trop plein d'amour, de mémoire et de rage. Blanche était subjuguée, emportée par un océan sur lequel ses nuits et son propre roman dérivaient comme des objets perdus.
Bientôt elle cessa d'écrire et prit la décision d'entrer en contact avec l'auteur
inconnu. Il aimait Rachmaninov, l'aventure de Mrs. Muir de Mankiewicz et Peter Ibbetson, cela la conforta dans l'idée que son projet n'était pas totalement
déraisonnable...
Duel littéraire 2
Après avoir hésité pendant plusieurs jours, le 4 septembre, Blanche envoya son premier message à Yoshka. Elle l'avait tout d'abord écrit à la main dans son carnet de notes avant de le
simplifier jusqu'à le réduire à ce mot bref :
Mon cher Yoshka,
Voici plusieurs semaines que je lis votre blog
avec plaisir. Vous aimez la littérature, vous avez du talent et plus peut-être. Quant à moi, j'ai quelques projets qui me trottent dans la tête, une envie d'en
"découdre"
Vous allez peut-être vous méprendre mais, que diriez-vous d'un duel littéraire ?
J'aimerais également en savoir un peu plus
sur vous.
Bien à vous
Blanche
De Yoshka à Blanche le 5 septembre
2008
Blanche,
Un duel ? Quelle curieuse idée ! Je dois
vous avouer qu'en découvrant votre photo sur votre page, je vous ai trouvée plutôt charmante et il me parait difficile d'avoir des intentions
belliqueuses à votre égard… Chère Amie, voyons nous ou au moins parlons nous et dissipons cet affreux malentendu !
Mais il y a indéniablement un côté très
tentant dans votre proposition aussi je vais tenter de vous en dire le maximum sur moi-même et tant pis si je perds une bienveillante lectrice quand vous saurez la
vérité....
Car la vérité c'est qu'il n'y en a pas, tout
est faux chez moi : le nom, l'âge, la situation. Si je suis aussi brun que ma photo le montre je n'ai aucun trait du visage d'emprunt que vous avez découvert, je le regrette croyez le… Et ce
n'est pas tout, car bien entendu, c'est à moi-même que je me cache et depuis si longtemps que je me vois dans l'impossibilité de vous révéler qui je suis réellement. Je vous devine déçue et
peut-être sur le point de renoncer à votre projet guerrier ?
Vous persistez ? Ainsi j'aurais du talent et
peut-être plus encore... Chère Blanche, même si je ne vous connais pas encore vous me plaisez déjà et je sens que je vais accepter votre proposition. Mais je vous aurais avertie, cette
main que vous me tendez, il se pourrait que le chien errant que je suis la morde un jour…
Après avoir envoyé son message, Yoshka troublé, voulut en savoir plus. Il explora la
page de Blanche à la recherche des détails habituels, après avoir parcouru les rubriques « Livres », « Musique », son œil exercé repéra
l'essentiel : Blanche avait aimé « L'aventure de Mrs Muir » son film fétiche. Dans la foulée, il lui
rédigea un second message, enflammé cette fois, où il lui annonçait qu'il était tout à fait partant pour le duel littéraire et qu'il avait même quelques
idées à lui proposer. Il ne remarqua même pas que Blanche était une romancière connue et qu'elle vivait avec un compagnon qui ne
pouvait être que gênant car, si Blanche cherchait à vivre une expérience d'écriture, lui-même, Yoshka, se serait bien contenté d'une expérience tout
court.
Comme un papillon de nuit 3
Pourquoi moi, l’auteur, ai-je gardé le silence quand Blanche me parla de Yoshka la première
fois ? Elle paraissait si heureuse de cette providentielle rencontre, si enthousiaste, comment aurai-je pu lui révéler que Yoshka était un vélléitaire qui soignait ses nuits d’insomnie en
chassant sur la toile des proies faciles. C’était la plupart du temps, des femmes seules ou en passe de le devenir, le plus souvent cultivées,
parfois poètes mais nulle romancièrer reconnue parmi elles. Blanche ressemblait à ces papillons de nuit aveuglés qui viennent se coller aux lampadaires. Dans le bourdonnement des commentaires et
de leurs réponses, dans ce feu follet de paroles, de mots, de sentiments et de compliments, elle se crut au cœur d’un monde nouveau où tout serait plus humain et plus spontané. Dans ce monde là,
Yoshka était beau et insolent comme son image en noir et blanc qui dominait son propos.
Je le savais, moi, terré dans sa lointaine province en haut d’une tour qui dominait une
rivière, Yoshka embrassait le paysage en rêvant d’un destin qui l’entrainerait loin de sa geole de pierre et de solitude. Il attendait une femme, « La femme » celle qui lui offrirait ce
visage de lui qu’il aimait tant et qui lui échappait sans cesse. Il se rêvait auprès d’elle écrivant, faisant l’amour, déclamant et en redemandait encore quand, l’aube venue il s’endormait sur
son clavier. Et pourtant, c’était lui qui l’avait choisi ce refuge, c’était lui qui s’était installé et finalement emmuré dans l’attente.
J’avais découvert Yoshka un peu avant de connaître Blanche, j’aimais ses zones d’ombre, les
doutes de ce personnage à la fois sombre et tonitruant que je ne cernais pas encore complètement. Au fond, je me réjouissais des surprises que nous réserverait immanquablement leur rencontre et
c’est avec délectation que je jetai Blanche dans les bras virtuels de Yoshka .
Après les premiers messages, qu’ils s’étaient échangé au rythme d’un ou deux par demie
journée, nos deux héros en étaient au téléphone. Il était bien sûr toujours question de « duel littéraire » mais l’un et l’autre brûlait d’en savoir plus ainsi, ils se confiaient leurs
émotions littéraires, leurs goûts musicaux mais taisaient prudemment leur désir de se voir, de se toucher. Blanche avait oublié la plus élémentaire prudence et délaissant contrats, éditeur et
engagements, elle préparait le scénario qu’elle allait offrir à son co-auteur. Tout de même un peu condescendante, elle lui laissait le choix des armes en lui offrant de créer un ou deux
personnages. « Quand commençons nous ? » lui demandait - elle avant de raccrocher le combiné. « Nous y sommes » répondait Yoshka
qui se voyait en lui-même dans le dédale des mise en abymes, « Nous écrivons notre histoire en parlant »
Ce n’était pas dans l’idée de Blanche d’écrire son « auto fiction ». Elle
imaginait une collaboration plus classique et très professionnelle avec des rôles définis pour chacun, des échanges de mails et, si elle commençait à rêver, bien malgré elle, d’une relation
beaucoup moins platonique, elle ne savait pas très bien où la placer dans son programme.
Il faut dire que la situation de Blanche était quelque peu compliquée. Une femme encore
amoureuse ou croyant l’être, même officiellement trompée, n’est tout de même pas vraiment libre. Et puis elle ne voulait pas se libérer, ce mot même lui était étranger, non ! Elle aimait
Philippe, elle l’admirait, « c’est un merveilleux pianiste » m’avait-elle dit un soir où je l’avais trouvée particulièrement morose. Elle avait ajouté en baissant les yeux
« Nous traversons une mauvaise passe mais tout ira mieux après sa série de concerts au Japon »
Sacré Blanche ! Il lui fallait toujours donner l’apparence de la réserve et ne jamais
se départir de son calme. Pourtant, sa rage couvait sous sa peau diaphane mais elle devait à son enfance très particulière - dont je vous parlerai bientôt, une grande maîtrise de ses émotions.
C’est sans doute ce calme qui lui permit, après le succès de ses premiers romans, d’encaisser les critiques acerbes qui lui avait été réservées pour le dernier. Blanche crut qu’elle continuerait
à publier au rythme d’un livre tous les trois ans. Mais à trente cinq ans elle venait de vivre son premier véritable échec, elle n’avait plus envie d’écrire et encore moins de corriger ce
manuscrit qui traînait sur son bureau depuis six mois. Elle s’était lassée de son histoire comme Philippe, son compagnon, s’était détachée d’elle, en une saison.
Les pluies de juillet les avaient chassés de Normandie et celles d’août ne les avaient pas
poussés à y revenir alors, ils avaient passé leur été à Paris. Pendant des soirées entières, elle avait entendu Philippe travailler les variations
Goldberg. Il pleuvait toujours, c’est comme cela qu’elle eut l’idée de ce site sur internet. Au début elle songea simplement à créer un lieu d’échanges avec ses lecteurs… Mais elle devint
lectrice à son tour et découvrit Yoshka.
Ce qu’elle souhaitait après cet été de solitude, c’était tout simplement d’être
accompagnée. L’accompagnement passa pour elle par l’écriture à deux voix, pas encore par le sexe. Alors que dès la rentrée, pour Philippe, les variations amoureuses se jouèrent à quatre mains sur
les seins blancs d’Hisae, sa jeune et docile élève du conservatoire, non loin du grand piano à queue de l’appartement parisien.
A suivre
le doutes de Yoshka, un certain miroir 4
A la mi septembre Blanche, après en avoir livré les grandes lignes à Yoshka par téléphone,
avait jeté sur le papier les bases de son nouveau roman. Tout était prêt : le lieu : quelque part sur la côte normande entre Etretat et Dieppe, les personnages, enfin, ceux dont elle
s’attribuait la « paternité » ou la « maternité » : Un homme : Martin Hamel, une femme Lilli Lemaire, un adolescent, une sœur, une vieille servante. Il restait
cependant une « enveloppe vide », un personnage dont elle avait vaguement esquissé les contours tout en laissant à Yoshka le soin de lui donner une âme et un nom. Il devait être brun,
artiste, fantasque, venu de loin où rêvant d’y aller. En bref c’était un trouble fête qui avait pour mission de stimuler l’imagination de Blanche. Pour le reste, scénario était précis, les
événements se déroulaient sur une année, une année de pluie dans une zone humide et froide.
Yoshka reçut le projet par la poste dans une épaisse enveloppe brune. Après l’avoir
ouverte, il resta deux jours sans en lire le contenu puis il appela Blanche qui lui en fit une lecture commentée. Yoshka l’écoutait distraitement, parfois il l’interrompait et lui proposait un
passage d’un auteur qu’il aimait : Borges, Lautréamont. Blanche acceptait toujours et reprenait sa lecture plus tard, imperturbable. Ils se parlaient sans s’écouter mais chacun y trouvait
son compte et leurs conversations pouvaient durer des nuits entières.
Cependant, Yoshka avait des doutes, il se demandait parfois si le projet de Blanche ne
ressemblait pas plus à un pitch pour une série télé qu’à un roman susceptible de lui offrir la reconnaissance et la gloire. Il se voyait héros de son propre roman, dédoublé, multiple,
insaisissable comme il l’avait toujours été dans ses tentatives d’écriture solitaire. Il se disait que puisque Blanche avait été séduite, c’était à lui de prendre l’avantage.
L’hiver s’annonçait, il savait qu’il allait s’enfoncer dans ces longues périodes
d’hibernation qui suivaient inévitablement ses étés de cigale. Nulle femme ne prendrait le chemin de la tour jusqu’au printemps prochain. Une à une les dépressions venues de l’ouest remonteraient
la vallée apportant leur lot de pluies et de vent et il ne lui resterait plus qu’à attendre face à l’écran de ses nuits blanches une autre saison, une improbable héroïne susceptible d’éclairer
ses fantasmes d’écrivain.
Alors, le 20 septembre, déjà un peu découragé, il envoya ce mail à
Blanche :
Vous allez encore me dire que je coupe les cheveux
en quatre mais pourquoi faut-il suivre un récit précis ? Ne peut-on pas écrire comme cela nous vient, suivant notre inspiration. Le plan dont vous me parlez est il obligatoire ? Proust
ne faisait pas de plan il me semble… En fait je ne suis pas du tout certain d’être à la hauteur de votre roman, ni de pouvoir m’intégrer dans les personnages que vous avez
imaginés.
Elle lui répondit le jour même :
Mon cher Yoshka,
En premier lieu, nous ne sommes pas
Proust !
Ensuite, nous en avons parlé pendant de longues
heures au téléphone, mais je vous sens encore dans le doute. Si je vous propose ce récit c’est justement parce que je ne l’ai pas encore commencé.
Voyez vous je rêve à cette histoire depuis un certain temps sans avoir jamais pu en écrire une ligne. Je ne connais ni Martin ni Lili et ils ne m’ont pas été inspirés par mon histoire
personnelle. Ne vous méprenez pas, si je vous ai proposé un duel, c’est que je nous sentais de taille l’un et l’autre pour affronter un roman à deux voix, vierge de nous même, un territoire à
découvrir, à arpenter, une conquête en somme (je refuse l’idée de traîner une quelconque guenille dans un tel projet)
Bien à vous
Blanche
Après avoir envoyé son mail, Blanche ferma le bureau et regagna le premier étage de la
maison et sa chambre où elle avait laissé le lit défait. Elle s’allongea, ouvrit son peignoir et son corps nu se refléta dans cet horrible miroir qui plombait ses nuits. Même lumière éteinte elle
devinait sa présence au pied du lit. Elle se saisit d’un pied de lampe en bronze sur la table de nuit et le jeta violemment contre la glace. Après avoir déssiné un soleil aux multiples éclats, le
miroir se fracassa en mille morceaux sur le plancher. Il y avait du sang qui coulait sur la jambe de Blanche et un autre éclat s’était fiché dans sa cuisse. Elle le retira en grimaçant puis elle
s’enroula dans la couette. Ce n’était que des égratignures, mais elle aimait l’idée du sang sur le lit, le miroir brisé, tout comme elle avait aimé son cri en jetant la lampe. Elle était comme
apaisée par la violence, comme avant, d’autre images lui revenaient, cruelles et douces, des images anciennes qu’elle fit défiler devant ses yeux. Elle pensa : « A moi de jouer
maintenant !» et ferma les yeux en soupirant.
Soleils noirs
5
Mais Blanche ne parvenait pas à dormir. Elle descendit dans le bureau et s’installa devant sa table. Elle ouvrit un
cahier et en déchira une feuille où elle commença à rédiger un poème.
Soleils
noirs
J'ai commencé l'année avec deux soleils noirs, des
éclats de rouge,
Comme une encre de sang pour apaiser le
stylo.
J'aime, j'aime infiniment cette violence
renouée,
Ce corps à corps du cri.
Yoshka,
Marche avec moi et je t’offrirai un monde
sulfureux
Une valse des ténèbres où les vertus
alignées
En resteront bouche bée.
Je me moque de ce futur plein d'inquiétudes
promises,
J'ai heurté mon ventre aux
relents d'un vide hébété,
Alors, qu’importe ce que j’ai pu
écrire
Et la vague reconnaissance qui m’a lié les
ailes
Pour celle qui soupire
d'orages
Rien n’est plus terrible que leurs louanges
imbéciles
Et ces mines penchées
Un ciel incendiaire me l'a
promis,
L'année sera rouge et noire, de métal en
fusion.
Et la fille de Caïn te promet des vendanges
idylliques
C'est parce que je sens que je m'améliore,"
inexorablement"
Que je m'acharne ainsi comme un fouet sur la
récolte à venir.
C'est le grain bien battu qui se défait de la
paille,
Et le noir qui délivre la
lumière.
Yoshka, sois ma souffrance, mon
enclume de forge,
Laisses moi haïr le pire de nous en
moi-même.
Si j’ai longtemps choisi les vivants, la passion
et la peine
J'ai commencé l'année avec deux soleils
noirs,
Et je sais que, plus bas dans notre
saison,
Il y aura des reflets de lune, des scintillements
d'étoiles,
Et ces soleils rouges d’Occident sous l’encre
noire de nos pages.
Blanche posa le stylo et se relut. Elle pleurait. C’était, sa vie, son enfance qui
surgissait à chaque ligne et bien sûr, elle sut qu’elle n’enverrait pas son poème à Yoshka. Elle le glissa dans une chemise cartonnée et remonta l’escalier vers sa chambre. Sa blessure à la jambe
saignait encore et la gênait un peu, mais elle s’endormit très vite ce soir là. Elle avait signé sa page Blanche Haffner, de son
vrai nom… Encore que rien ne pouvait lui garantir que c’était bien le sien, ni même celui de cet étrange individu qui se disait son père, je veux parler de Henry Haffner dit Hanky le rouge en
Argentine.
Bien loin de là, sur les bords de la Dordogne, dans sa tour fissurée à tous les vents,
Yoshka venait de prendre la décision de mettre un point final à une liaison qui lui mettait le cœur en pièce depuis de longs mois. Il était de notoriété publique à S*** que Madame L*** avait
autant d’amants que la semaine a de jours et Yoshka avait caressé l’espoir, non seulement d’être l’unique, mais en plus de garder captive la rousse indocile qui enflammait ses nuits. L’insomnie
vous dicte parfois de curieuses solutions et celle là fut radicale. Notre étrange troubadour descendit quelques marches de sa tour pour gagner les toilettes à mi étage, là, il se saisit du
dernier rouleau de papier hygiénique en usage et entreprit, une fois installé devant sa table de travail, d’y inscrire le nom de la belle qui l’avait fait tant souffrir. Après quoi, il n’eut plus
qu’à redescendre les marches et à se soulager de son fardeau quotidien avant de s’essuyer méthodiquement avec le précieux parchemin. Il se se sentit délivré et decida que son cœur était libre
pour ne rien faire sinon pour jouir des derniers soleils d’automne. Puisque Blanche paraissait si bien disposée à son égard, pourquoi ne pas en profiter pour la rencontrer ? Il lui
paraissait urgent d’effacer son dernier chagrin par de nouveaux transports. Avant de se recoucher il expédia un dernier mail à Blanche.
Le 21 septembre de
Ma chère Blanche,
Que diriez vous de Belle Ile comme lieu pour
le roman ? Puisque rien n’est encore fixé c’est possible n’est ce pas ? Et puis je vous avoue que c’est un endroit que je rêve de découvrir et je profiterais bien de notre projet pour y
organiser une escapade avec vous. Nous pourrions ainsi parler de nos personnages et notamment de ce cher Tolya que vous ne connaissez pas encore et que je me propose de vous décrire. Qu’en dites
vous ?
Yoshka
Le choix des armes 6
Le 22 septembre, de Blanche à
Yoshka.
Encore un mot, décidément nous ne nous quittons plus… Mais je préfère vous dire tout de
suite que j’ai bondi en lisant « escapade » » et Belle Ile » Cela me parait pour le moins inapproprié. Revenons à nos moutons ! Si pour moi la région
est très importante, avant que nous puissions nous rendre en repérages, (Oui, nous le ferons c’est promis !) j’aimerais vous préparer un ensemble de photos, de plans et de descriptifs
pour que vous puissiez vous installer dans le récit. J’avais commencé par appeler ce projet « Pluies » car au fond, c’est l’amour en zone inondable… (L’illusion,
le mensonge, la trahison etc
Martin habiterait près ou à Fécamp, Véronique, Lili et Julien habiteraient un petit
village, en bordure de mer que diriez-vous de Thorville ? Je vais vous décrire les lieux bientôt. C’est un hameau baigné par une petite rivière installé dans un repli des falaises. Au milieu
de ce décor bruissant d’eau, de cris de mouettes et de goélands, on s’ennuie ferme et on s’aime avec le fracas des vagues et les hurlements du vent.
Martin et Lili ont tous les deux un secret mais j’imaginerais bien votre héros en
avoir un aussi. Tolya, (C’est ainsi que vous l’appelez n’est ce pas ?) ne serait pas mort,(mais a-t-il jamais été vivant ? )Je me suis laissée dire qu’il vivrait toujours à
Limoges qu’il n’aurait d’ailleurs jamais quittée. Correspondant régional d’un magazine, c’est un hypocondriaque généreux (je ne suis pas insensible aux charmes de votre
héros)
Bien à vous (je sais que vous me trouvez déjà insupportable, mais pensez que tout cela
est pour notre bien et en particulier le vôtre…
Odieusement à vous
Blanche
23 septembre 21h15 de Yoshka à Blanche
Chère Blanche,
Je vous le dis comme ça me vient : vous êtes désopilante. Mon Tolya serait né à
Limoges ! Et pourquoi pas à Barbezieux ou à Pezuls ? Ensuite, il pisserait de la copie dans une gazette régionale ? Ah ah ! Je vais vous confier un
secret : J’avais déjà rédigé une jolie page qui évoquait sa naissance fortuite au Venezuela, mais je l’ai jetée à la poubelle. Votre provocation m’a inspiré une autre idée. Tolya
est né sur un paquebot dans l’Atlantique nord et en plein ouragan. Dans la foulée, j’ai décidé qu’il avait été grand reporter puis envoyé spécial permanent à Londres. Votre médecin de campagne
n’a qu’à bien se tenir avec son slip kangourou, d’autant que je le vois fort bien ajuster son auburn moumoute, s’asperger la poitrine au formol tout en suçant des pastilles d’eucalyptus pour
cacher sa maladie de foie. Vous parliez de mythomanie ?
Yoshka
P.S. : Pour le titre vous l’avez trouvé, gardons l’Amour en Zone
Inondable !
Le 23 septembre de Blanche à Yoshka
Mon cher Yoshka,
Ne vous fâchez pas ! Non, il n’est pas question de vous imposer ni un récit ni un
personnage. Il se trouve que nous sommes tombés d’accord sur cette région de Haute Normandie que nous ne connaissons ni l’un ni l’autre et où j’avais imaginé situer l’intrigue bien avant de
songer à notre collaboration (ou notre duel ?). Nous nous rencontrerons probablement en même temps que nos protagonistes, mais pour l’instant, laissons les évoluer en toute
liberté…Pouvez vous seulement maintenir votre imagination dans les limites du raisonnable ? Rien qu’à vous lire, j’entrevois le mal qu’aura mon cher Martin (face aux concurrents que vous
sèmerez sur sa route. Je l’imagine en but à d’effarants rivaux, sortes de lutins baroques sortis d’on ne sait où sur la lande normande, des héros aux filiations incertaines, fils de russes
blanches et de cardinaux italiens, élevés à la dure par quelque pasteur méthodiste non loin du mur d’Hadrien (Mon cher Yoshka, je me réjouis de cette écriture commune et de votre fantaisie, mais
de grâce n’oubliez pas le lecteur)
Bien à vous
Blanche
Blanche expédia son dernier message et Yoshka l’appela très vite
après, ils passèrent encore une bonne partie de la nuit à évoquer leur roman à deux voix mais aussi leurs vies. C’est ainsi que Blanche et Yoshka entamèrent
leur duel de plume. Le choix des armes était clair mais ni les règles, ni le lieu n’étaient vraiment fixés. L’automne s’annonça plus vif et plus piquant à la campagne que ne l’avait supposé
Blanche. Elle songeait avec envie à ces ciels cléments d’Aquitaine qui permettaient encore à Yoshka d’écrire le plus souvent dehors. Elle prit la
décision de lui rendre visite mais avant elle devait absolument passer à Paris voir son éditeur et prendre quelques affaires à l’appartement.
La visiteuse 7
Tandis qu’elle rédigeait en frissonnant les premières pages consacrées à l’arrivée de son
héros Martin, dans la ville de Normandie dont il était originaire, Blanche se surprit à rêver plus d’une fois de la présence de Yoshka. Elle cherchait à l’imaginer en l’écoutant comme si, au fil
de leurs conversations, sa voix délimitait peu à peu sa stature, son enveloppe.
Elle avait pratiquement renoncé à terminer les corrections de son roman pour la date fixée.
Cela n’avait plus d’importance, Blanche tenait son sujet et peut-être plus encore. S’il fallait trouver une seule bonne raison à sa collaboration avec Yoshka, elle aurait pu avouer qu’elle était
tout simplement « au bout du rouleau » mais elle pouvait aussi ajouter que son compagnon envisageait de la quitter et que son dernier roman avait été totalement ignoré par la critique.
Bien sûr Yoshka ne savait rien de tout cela, il ignorait jusqu’à l’existence de Philippe dans la vie de Blanche et lui-même, exalté par leur projet d’écriture, se souciait bien peu de décrire la
réalité de son quotidien à celle qu’il considérait comme une bienveillante opportunité.
Blanche avait cette particularité d’avoir été célèbre à 20 ans, dès la
publication de son premier roman. Sous le pseudonyme très aristocratique de Blanche d’Illiez, elle avait accueilli le succès avec calme et réserve, ce qui contrastait terriblement avec la
nonchalante horreur de ses révélations. On ne parlait pas encore d’autofiction et personne ne reconnut dans l’histoire de Blanche la scandaleuse existence de son père, l’argentin aux mains
tachées de sang, pas plus que l’on perçut dans ses romans suivants, la réalité de ce qu’elle avait vécu. On prêta à Blanche autant d’habileté que de froideur et la méprise arrangea tout le monde.
Elle put refermer le couvercle de son enfance malheureuse abandonnée aux bons soins d’une pension de luxe, située en Suisse, aux confins de ce Val d’Illiez dont elle avait pris le
nom.
Elle était belle et triste, nimbée par l’aura mystérieuse du succès et de
ses silences prudents. Elle se livrait aux interviews de bonne grâce, généreuse en anecdotes insignifiantes, consciente de sa chance. Elle n’avait pas eu à séduire ces vieux éditeurs libidineux
que d’autres attendaient des heures au café du coin, leur dernier manuscrit à la main. Tout était venu à elle. Blanche avait accueilli leurs hommages avec naturel, comme une
évidence.
C’est à cette époque qu’elle rencontra Philippe. Le pianiste et la
romancière, que pouvait-on souhaiter de plus ? Le beau ténébreux, l’irascible Philippe avec la sylphide des lettres…
J’écrivais ces mots hier, quand je crus sentir la présence de Blanche
derrière moi. (Cela m’arrive parfois, ces visites nocturnes de personnage) Blanche appuya sa main sur mon épaule et je continuai d’écrire, du moins j’essayai…
- Sybille, pourquoi ne
racontez vous pas votre séjour au Val d’Illiez et tout ce que vous avez découvert sur mon enfance ?
- J’en parlerai plus tard, il
faut avancer dans le récit.
- Vous pourriez aussi parler de vous… Je suis certaine que vos lecteurs
aimeraient en savoir plus…
- Blanche ne m’entraînez pas sur cette voie et surtout, essayez de
comprendre que c’est en vous décrivant, Yoshka, vous et même Philippe, que j’existe vraiment… Ne vous méprenez pas, c’est dans ces moments là que je suis moi-même… Le reste du temps, je suis
transparente…
Blanche n’écoutait plus, elle s’était accoudée à la fenêtre et regardait la
nuit. J’aimais sa présence et avant qu’elle ne s’efface, j’allai vers elle :
- Vous voulez aller voir Yoshka n’est ce pas ?
- Oui, j’aimerais bien, le plus rapidement possible qu’en dites
vous Sybille?
- Je pense que c’est prématuré mais si vous y tenez… Allez, je vais prendre
le risque avec vous ! Mais avant Blanche, il faut que vous passiez par Paris.
- Oui, j’ai prévu… De toutes façons je dois voir mon
éditeur…
Je m’étais rassise devant mon PC et sans me retourner,
j’ajoutai :
- Ne prévenez pas Yoshka trop à l’avance, croyez moi, une surprise lui fera
le plus grand bien.
Mais elle n’était plus là
Le coup de grâce - 8
Si c’est à ses chaussures et surtout à ses chaussettes que l’on a
l’habitude de juger la qualité d’un homme, pour ma part, c’est à la façon dont ils embrasent une allumette que j’évalue leur vitalité sexuelle. Certains hommes on en effet une manière que l’on
pourrait qualifier de réconfortante, d’envelopper entièrement dans la paume de leur main la fameuse petite boite tout en l’ouvrant avec dextérité pour en extraire la fragile brindille. En un
tournemain elle craque d’un bruit sec et précis et déjà elle s’offre à vous penchée, elle vous tend le feu, sa lumière dans la paume qui la protège, tandis que les yeux fermés vous respirez
l’odeur de souffre, la main au geste si sur, SA main et la première bouffée d’une blonde à bout filtre.
Philippe, le compagnon de Blanche était de ceux là. Grand, fort, adroit, il
cultivait le secret et la flamme comme il travaillait son piano, avec autant d’habileté que de passion réservée.
Le virtuose de Liszt, Chopin et Schumann était un silencieux qui séduisait
les femmes sur un malentendu. Aveuglées par son regard et ses silences comme des papillons de nuit par la lumière, elles lui prêtaient plus de sensibilité qu’il n’en avait réellement.
Elles se découvraient peut-être un peu trop vite et se retrouvaient ainsi sans défense quand il décidait de les conquérir. Hisae, la jeune maîtresse de Philippe, excepté sa longue chevelure
brune, était l’exacte reproduction de ce qu’avait été Blanche une dizaine d’années plus tôt,. Elle était longue et fine, aimait la musique, les régions froides, la lumière du nord et les couleurs
claires.
En ce jour de septembre plutôt frais, alors que Blanche refermait le
coffre de sa clio après y avoir jeté son sac de voyage, Hisae s’étira en regardant le radio réveil de Philippe. 9 heures, elle avait encore le temps de dormir un peu avant son retour. Il
était parti courir après lui avoir déposé le plateau du petit déjeuner. Elle n’y avait presque pas touché, à peine une gorgée de jus d’orange. Encore alanguie après sa nuit d'amour, Hisae
ferma les yeux en soupirant.
Il faisait beau, un vent d’ouest balayait les nuages et Blanche se promit
de ne faire qu’un passage éclair à la capitale avant de filer vers la Dordogne et Yoshka. Elle avait renoncé à l’appeler et lui réservait la surprise pour le lendemain, une arrivée à S***
dont elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer chaque détail, chaque instant. Plusieurs fois sur la route, elle essaya de joindre Philippe mais son portable était sur répondeur et il n’était pas à
l’appartement.
Elle s’engouffra dans le hall de l’immeuble et buta sur la concierge qui
ouvrait la porte de l’ascenseur.
- Bonjour Madame
d’Illiez, je peux vous donner le courrier, ça ne répond pas chez vous ?
- Bonjour, Oui bien
sur !
Dans l’ascenseur, en montant vers le cinquième et dernier étage, elle
regarda machinalement les quelques enveloppes à son nom avant de les glisser dans son sac. Elle tremblait un peu en ouvrant la porte et malgré le silence qui régnait, elle ne put s’empêcher
d’appeler :
-
Philippe tu es là ?
Mais personne ne répondit. Elle traversa l’entrée et, en passant devant le
salon, elle la vit.
Une simple petite robe de coton, une de ces petites robes que l’on porte
l’été sur un corps gracile et adolescent. Blanche la saisit et la posa en tremblant sur le tabouret du piano. Elle venait de découvrir non loin de là, une paire de ballerines et, négligemment
posé sur le canapé, le pantalon de Philippe. D’un geste sec, elle en extirpa la ceinture qu’elle étira entre ses mains. Elle se dirigea vers la chambre, blême, crispée, rasant les murs, la tête
vide de toute image, uniquement mue par une tension inouïe qui lui serrait les mâchoires à la faire crier.
Le lit était vide.
Hisae s’était réfugiée dans la salle de bain, enroulée dans une serviette
de toilette. Elle se tenait droite, les yeux légèrement baissés et ne vit pas venir le premier coup. La ceinture claqua et zébra son épaule de mauve. Par réflexe, elle se couvrit le visage
et s’accroupit dans un angle mais les coups continuèrent. Blanche la frappait en poussant de petits cris sourds, mais pas un mot ne fut prononcé. Hisae hoquetait quand Blanche s’empara du verre à
dents et le brisa sur le bord du lavabo.
Puis elle le jeta au sol et en piétina les débris avant de s’approcher
d’Hisae qui la regardait terrifiée, elle lui arracha sa serviette et la saisissant par le bras tenta de la traîner sur le carrelage jonché de verre. Hisae résista, puis finit par
glisser. Blanche croisa son propre visage dans le miroir et découvrant son expression, elle poussa un cri et lâcha Hisae.
Elle courut dans le couloir, reprit son sac dans l'entrée, dévala les
escaliers vers le sous sol et le parking où l’attendait sa voiture. Elle roula jusqu’au bois Boulogne, se gara le long d’un trottoir et fouilla son sac pour trouver son
portable.
Elle avait deux appels de Philippe. Elle appela son
éditeur.
- Claude, je ne peux pas venir…
- Mais qu’est ce qui t’arrive ? Je viens d’avoir un appel de Philippe
qui te cherche !
- C’est grave, je te joindrai plus tard mais je ne peux pas rester à Paris,
il faut que je parte…
- Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ? Je peux te
retrouver quelque part ?
- Oui peut-être, je te le dirai dans 8 jours !
Blanche raccrocha sans attendre de réponse, rangea son portable et fila
droit devant elle.
A Blois elle rentra dans un grand magasin, s’acheta quelques vêtements, et
demanda à la caissière où se trouvait la gare.
Elle laissa sa voiture dans une petite rue près du château, puis se dirigea
à pieds vers la gare. Elle prit un billet et en attendant le train, elle appela Yoshka.
Désarçonné, il essaya de la dissuader de venir, puis il lui suggéra de
n’arriver que le lendemain. Blanche pleurait en silence. Yoshka lui dit :
- Mais où es tu ?
- A Blois, je n’ai plus de voiture, je suis
recherchée…
- C’est une blague ?
- Non, je ne crois pas…
- Bon écoute je ne m’y attendais pas mais viens !
La peur de la rencontrer et le danger qu’elle croyait fuir avaient
pulvérisé leurs distances et installé une complicité nouvelle. Sans l’avoir décidé, ils se tutoyaient.
A suivre dimanche prochain....
L’homme qui hait tous les jours de la semaine n°9
Saint Malo 25 janvier 2009
Luttant contre le vent, la pluie, le ciel bas et quelques idées grises,
en ce vendredi de tempête, j’ai roulé jusqu’à la mer en pensant à cet autre voyage qui emportait Blanche vers ce qu’elle pensait être, un havre dans
la tourmente.
Au détour de la route j’aperçus la mer déchaînée. Elle offrait à de rares rayons de soleil des reflets mauves et indigo
traversés d’écume. Je ne sais pourquoi j’imaginais Yoshka face à ce paysage. Lui, l’homme de la Dordogne face aux déferlantes de l’Ouest, transi de froid, le cou boutonné dans un épais pull
marin.
Etait – ce encore une illusion de l’entendre hier soir alors que je m’apprêtais à décrire la colère de Philippe et la
fuite de Blanche ? (Lire l’Amour en Zone Inondable 9, Le Coup de Grace)
Toujours est-il que j’entendis sa toux rauque de fumeur ainsi qu’une sorte de grognement
-
Mouais mouais mouais… je ne sais pas si tu te rends compte dans quelle situation tu me mets ?
-
Arrête de râler Yoshka ! Tu es injuste, je t’offre un magnifique personnage romanesque pour sortir de tes désillusions et au lieu de te jeter dans l’aventure, tu gémis…
-
Je n’aime pas tellement cette Blanche…
-
Tu ne disais pas ça il y a deux semaines !
-
Oui, mais je trouve que notre rencontre est tout à fait prématurée… Tu sais, je ne suis pas remis de mon histoire avec…
-
Je t’arrête tout de suite ! Tu n’es remis de rien Yoshka ! Pas plus de ta dernière débâcle amoureuse, que du dernier hiver… Tu es une victime de naissance et même bien
avant…
-
Et je pensais en souriant qu’il portait au moins les deux cent ans de lamentations de ses vies antérieures quelque part dans les steppes du Kirghizstan…
-
Mais qu’est ce que tu racontes ? Qui parle ?
-
Heu… Excuse-moi Yoshka, oui en effet je mélange un peu tout… Mes vies antérieures, notre longue histoire… ce n’est pas le sujet aujourd’hui. Revenons-en à « L’Amour en Zone
Inondable » !
-
Bon… Enfin Blanche va arriver et je ne sais pas ce que je vais inventer…
-
Ne t’inquiète pas, les inventions c’est pour moi, l’auteur, contente toi d’accueillir Blanche
Yoshka se leva un peu las.
-
Quel jour est on ?
-
Dans « l’Amour en Zone inondable », on est vendredi, un beau vendredi de septembre…
-
Je hais les vendredis
-
Oui je sais ! D’ailleurs tu déteste tous les jours de la semaine !
Je l’entendis sourire et il disparut quand le train de Blanche arriva en
gare de P***
A suivre…
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