Chroniques


Mercredi 30 mars 2011 3 30 /03 /Mars /2011 23:18
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J’écris, enfin je crois, depuis toujours et pourtant je n’y arrive pas.

J’ai baptisé mon journal « la voie d’accès » mais je sais bien qu’il n’arrive nulle part. Un journal ne se publie pas, ça ne se fait pas. C’est une voie à sens unique dans laquelle l’auteur se délivre avant d’écrire autre chose. Un journal, c’est tabou et insignifiant comme une journée, misérable et grotesque comme la peur, le doute, les faux espoirs et la fatuité aussi.

Au fond l’écriture c’est avant tout une histoire de territoire, un lieu que l’on habite et que l’on défend - sa langue – dans le désordre parfois. Ecrire, c’est violent, doux, familier, étrange, terrifiant éprouvant, passionnel, raisonné et courageux. C’est la vie, mais celle d’à côté et bientôt il ne vous reste plus que ça, cet instant décalé où l’on écrit déjà dans sa tête avec sa sueur d’encre au front.

L’écriture c’est un territoire que l’on surveille et que l’on délimite tout en repoussant sans arrêt ses frontières. C’est le vide, l’attente, le guet, la veille, mais aussi l’épuisement, le relâchement, les mots qui se perdent. La trahison des nuits se mesure au jour dans l’éclat de l’impitoyable lumière. Et ce double qui vous fuit, se rapproche, vous séduit, vous emporte et vous abandonne sans cesse.

Ecrire, c’est nommer, l’innommable parfois. C’est s’avancer à tâtons jusqu’au bord du gouffre, se pencher, vertigineuse, vers cette fosse commune avec la tentation d’en parler et pour finir : la tentative désespérée d’écrire autre chose. « Non, je ne peux pas, mais plus tard, un jour, il faudra bien ». Parfois on se dit qu’il faut écrire un chef-d’œuvre et alors le reste ce ne sera plus la peine, il y le journal pour ça.

Comment se délivrer de soi sans encombrer l’autre ? On essaie de transformer la matière de l’écrit jusque dans la moindre de ses particules, on cherche du liant, le balancement des phrases et ses mots conquis en poésie, toujours fidèles au poste. On fait de l’authentique avec la part reniée de soi-même, comme un faussaire qui n’aurait pas le choix… Parce que la fosse est toujours là avec le hurlement des chiens et les yeux jaunes de ceux à qui on n’a rien dit et qui pourtant la devine.

Oui, écrire c’est parfois renoncer à écrire et accepter de pleurer, muette sur ce que l’on ne sait pas transformer. Assis devant l’écran de ses jours gris, le corps s’efface et songe à cet autre dont il avait rêvé. Ecrire à deux voix, je ne demandais que ça, petite, quand j’inventais l’histoire et qu’on me tenait le stylo. La pensée naît du corps, l’écrit est dans son sillage comme une barque sur la mer. Je crois que j’écris comme on prend la mer, pour tout quitter et tout retrouver.

Parfois je crois que je pourrais vivre sans écrire mais cela ne dure jamais bien longtemps. Les chiens sortent de la fosse et puis, il faut tout recommencer… Et les débuts sont si difficiles, on l’oublie parfois. On recommence à écrire…  A regarder « en mots » tout ce qui nous entoure, ça calme et ça éloigne, on devient gentil et solitaire, fréquentable et malheureux. L’écrit c’est un écran entre les autres et soi qui ne cède pour ainsi dire jamais, parfois, on le souhaiterait, par exemple en amour.

J’écris contre la nuit, contre la mort, l’absence et la peur. J’écris pour durer et réparer et tous ceux qui écrivent sont de ma famille, c’est une évidence depuis l’enfance.

Il faut le dire aussi, écrire c’est un bonheur unique, la jubilation même, lorsque l’on s’approche de la justesse sans pour autant quitter la brièveté. Ce que l’on arrive à dire doit tenir entre deux points – Ce pourquoi j’aime les phrases longues…

Bonheur aussi avec la sensation d’être l’élue qui accueille chaque instant deux fois. Femme éponge qui se réjouit avec la vie, chaque manifestation de la vie : ce matin quelques grains de sable poussés par le vent et hier le souvenir du bruissement des peupliers qui inonde une vallée. L’écriture c’est parfois l’immobilité, l’instant pétrifié, saisi, quand on va au fond de soi. Alors on se ravise et on se dit « qu’une autre fois, plus tard » et on va dehors… Regarder ceux qui marchent, rient et se prennent la main, on se met à les décrire, à se les approprier en imaginant non seulement leurs vies, mais leur corps, leur intimité et leur histoire.

C’est comme cela, qu’un jour il vous arrive d’être publiée.

Publier, c’est cette ouverture vers la lumière, la porte invisible qui délimite un seuil que l’on met pourtant beaucoup de temps à franchir. Publier c’est blanc, propre comme le papier. C’est fixer, délimiter, certifier, corriger et comptabiliser ses mots, son travail. C’est aussi couper, signer et porter son masque, tout en posant son crayon, l’ardeur des nuits et des jours. Il faut se détendre, retrouver son corps, son genre aussi. Quand j’écris, je suis du genre féminin pluriel, j’ai le « nous » facile. Publier c’est revenir au féminin singulier quand on est jeune, au singulier tout court quand on est plus âgée.

Etrange à vrai dire, enthousiasmant parfois. Publier, c’est remercier, dédicacer, empaqueter, écouter oui, écouter l’autre enfin. Cet autre qui s’approche à qui l’on voudrait dire à voix basse :

-  Viens c’est pour toi ce livre ! Lis tout, jusqu’au bout ! Tu aimes ? Non ne me remercie pas, je vais recommencer.

Parfois on se relit, stupéfait. Le livre que l’on ne voulait pas écrire finit toujours par vous rattraper. Ca vient de biais par un personnage qui dit des choses que l’on connaît très bien car l’écriture c’est aussi un combat souterrain.

Un matin on se dit qu’on est devenu le héros inutile de son livre alors, vite il faut s’enfuir et retrouver la douceur du silence. Dans la solitude de l’écriture il y a la douceur d’être à soi dans le cocon de ses mots, l’enveloppement de sa syntaxe. Bientôt à nouveau il n’y a plus rien d’autre.

 

Publié en août 2009 sous le titre "Ecrire"

 

 

 

Par Sybille de Bollardiere
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Lundi 28 mars 2011 1 28 /03 /Mars /2011 12:05
- Publié dans : Chroniques

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Les marges des livres auxquels on tient sont pavées de nos bonnes intentions littéraires. Stimulés par l’illusion d’un échange ou d’une filiation secrète, on se prend à rêver d’une œuvre à soi à l’ombre d’une grande figure. On emporte ses livres au fil du temps et des lieux, partout, et il arrive parfois que les pages de garde se transforment en carnet de notes où les vœux d’écriture se superposent en strates successives avec les exercices d’admiration.

 

Relisant Cioran qui redécouvrait de Maistre, je retrouvai cette phrase à propos des éloges bien encombrants du grand énergumène :

« Il n’est qu’une manière de louer : inspirer de la peur à celui que l’on vante, le faire trembler, le contraindre par l’hyperbole généreuse, à mesurer sa médiocrité et à en souffrir. Qu’est ce qu’un plaidoyer qui ne tourmente ni ne dérange, qu’est ce qu’un éloge qui ne tue pas ? Toute apologie devrait être un assassinat  par enthousiasme »  Cioran Exercice d’admiration – Joseph de Maistre

 

Aujourd’hui lundi, la journée s’annonce sous un ciel transparent et l’on oublierait presque les nuages sombres de l’actualité. Un vent inodore et mauvais souffle sur nos têtes. Pourtant une joie imprévue me fait écrire en marge : Nous ne sommes jamais innocents des moments de bonheur que nous vivons. Acteurs dans l’âme, nous recherchons la scène. Un dieu voyeur nous l’offre parfois et nous l’en remercions sans trop s’appesantir, certains qu’il y aura, lui aussi, pris son plaisir.


Par Sybille de Bollardiere
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Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 20:16
- Publié dans : Chroniques

 

hiver

Il y a des jours où l’on sent d’instinct qu’on est au bon endroit, au bon moment, sur le lieu d’une rencontre. Parfois il suffit de l’hiver, d’un bois et de la nuit qui les entoure. Hier soir j’avais rendez-vous avec cette magie de l’instant à Vincennes pour assister à Hiver, justement, la pièce de Zinnie Harris mise en scène par Guy-Pierre Couleau, qui se donne au Théâtre de la Tempête.

 Dès l’entrée en scène derrière ce voile qui nous sépare des acteurs, on est plongé dans un monde intemporel et proche où il est question de guerre, de froid de faim et de peur. Dans les blancs et les gris d’un décor très réussi qui évoque les solitudes boréales, la robe rouge de Maud, l’héroïne dessine la vie, celle qui se bat et résiste face à l’absence, la peur et la mort. Ténèbres de la guerre : des êtres sont morts et d’autres survivent sans parole, sans identité avec pour seul repère la matière, omniprésente dans la pièce. Le froid de l’hiver, la brume qui serpente sur l’eau de la rivière, la chaux enfin, tous aussi allégoriques que réellement présents dans ce décor. Si j’ai aimé le texte sobre à l’extrême, j’ai été totalement séduite par le décor, le jeu des acteurs et surtout par cette ferveur que l’on ressent de chacun et de tous tout au long de la pièce.

J’ai des images que j’aimerais garder comme un paysage intérieur. La vision de cet enfant autiste pêchant dans des trous d’eau, le guerrier ahuri de souffrance au bord de la rivière et tous ces détails de mise en scène : plancher plein de chausse-trapes qui révèlent l’eau, la vie, le froid et la peur, la lumière au fond d’une bassine comme un clair de lune pour une étrange lavandière nocturne.

 C’est un peu loin Vincennes pour qui vient de l’Ouest mais le lieu fait partie de la magie de l’Hiver...

 de Zinnie Harris  

texte français : Dominique Hollier et Blandine Pélissier  
(Éditions L'avant-Scène théâtre)
mise en scène Guy Pierre Couleau

Réservations : La Tempête (Cartoucherie) tél : 01 43 28 36 36 

Avec Anne Le Guernec Maud

Philippe Cousin Grenville le soldat qui revient de guerre

Pascal Durozier Trent le colporteur

Philippe Mercier Léonard, le grand-père

Et pour hier soir : Mattéo Eustachon Sirin-Isaac, le jeune garçon 

 

Par Sybille de Bollardiere
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Samedi 29 janvier 2011 6 29 /01 /Jan /2011 18:03
- Publié dans : Chroniques

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Je déménage et tout s’empile autour de moi

Les vides et les regrets

Les mots et les objets

Je trie les pages d’une vie

Des essaims de livres et de poésies

Qui s’étaient comme accrochés au mur

Le temps d’ici

Mais si peu de temps finalement

Juste dix ans

Quelques livres et des images

D’ailleurs plus que des voyages

Mais c’est souvent comme ça

Avec les enfants, demain

Et plus tard, les romans

La vie, la vraie

Celle qu’on met en cartons

D’une adresse à l’autre

Avec les doutes et les maux de saison

Nomade, oui et pour toujours

Et sans autre raison

Que la bonne fortune des jours

Et la passion du vent

Par Sybille de Bollardiere
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Vendredi 7 janvier 2011 5 07 /01 /Jan /2011 19:55
- Publié dans : Chroniques

 

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Indignation, déprime ou désenchantement ? Il faut dire qu'avec les plaies actuelles : Pagaille, jeudi noir, dividendes record, injustice et incurie, les temps sont durs pour nos pharaons, mais le désenchantement français me plait, il est de bon augure.

 

Je préfère de loin ce mot à celui banalisé de « déprime » et puis, une déprime se soigne, le désenchantement est une désillusion qui se vit, tout simplement. 61% des français ont le moral en berne contre 52% de Britanniques, 48% des Espagnols, 41% des Italiens et seulement 22% des Allemands (Nouvel 0bs d’aujourd’hui). Ces chiffres me mettent du baume au cœur, ainsi les Britanniques nous suivent. En cherchant une explication, je nous trouve quelques points communs : nos façades maritimes, la poésie, un goût immodéré de l’orage et ce que j’appelle « un désenchantement de bon aloi » qui ne nous a pas si mal réussi des deux côtés de la Manche en d’autres temps. Avant de se révolter, l’Anglais se méfie et il a raison mais cela ne l’empêche pas d’être furieusement romantique à ses heures. Et puis l’adoration n’est pas sa tasse de thé. C’est une nation qui se sert des rois pour mettre la religion au pas et qui n’hésite pas à leur couper la tête. Le Français, apprécie. Lui, quand il déprime, s’il n’écrit pas, il invente, se débrouille ou guillotine, c’est bon pour le moral (cherchez des noms) Il a le désenchantement fondateur et c’est ça qui lui donne son incomparable panache. Le Français aime les commencements, les débuts de l’amour et l’aube de la démocratie. Il se lasse vite des contingences qu’elles soient conjugales ou républicaines.

 

Quand il est las, le Français se lance en politique, s’indigne… (Certains en font des succès de librairie) ou il va au café. Mais c’est là que le bât blesse, le Français « est à la rue » et plus encore depuis qu’on lui interdit de fumer au café et de boire dans la rue. Fumer et boire en même temps est devenu quasiment impossible comme beaucoup d’autres choses d’ailleurs. Il nous reste notre désenchantement et nos pensées indignées comme le baiser du poisson rouge à la surface de l’eau, à moins que…

Très bon week-end à vous

(c'est mon 100 ème article...) 

 

Par Sybille de Bollardiere
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S. de B. Sybille de Bollardière, auteur de poèmes et de romans, vit entre Paris et le Perche en Normandie. Elle a vécu également en Bretagne et au Congo, près de Brazzaville. Elle a publié Alizarine, poèmes aux Éditions de la Coïncidence 1981, Le défaut des origines, roman Ramsay 2004, (Prix La Fayette)  Une femme d'argile, L'Editeur, 2011.  Membre du jury du Prix Rive Gauche à Paris




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