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  • Romancière, poète, Sybille de Bollardière vit entre la région parisienne et le Perche. Elle est l'auteur du roman "Le Défaut des Origines" publié aux Editions Ramsay 2004 (Prix Lafayette)et "d'Une femme d'Argile" à paraître.

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L'Amour en Zone Inondable


Dimanche 6 septembre 2009 7 06 /09 /2009 11:07
- Publié dans : L'Amour en Zone Inondable - Partager    


 

Tout est mensonge y compris le silence, songeait Blanche en épiant la nuit. Allongée dans le noir, elle retardait l’instant du sommeil en surveillant les bruits étranges de sa chambre : craquements suspects, vols de mouches, chuintement de son propre souffle dans les narines, jusqu’au battement de son cœur qui résonnait dans la nuit. La peur, encore une fois, générait son vacarme et rythmait sa folie ordinaire. Elle sombra dans le vide et n’ouvrit les yeux qu'au matin, pour découvrir la réponse de Yoshka.

Chère Blanche,

Je comprends que tu éprouves quelque difficulté à rédiger une lettre d’amour digne de ce nom. Lorsqu’on invente un héros aussi insipide que Martin Hamel, ça a tendance à plomber l’inspiration, je me trompe ?  Tu vas dire que je suis de mauvaise foi, mais  depuis le début, je ne peux m’empêcher de l’imaginer dans sa salle de bains en slip kangourou et avec une moumoute sur la tête. La vérité, c’est qu’il te manque un personnage un peu plus romanesque. Tu veux que l’on reparle de Tolya ? Lui seul est capable de bouleverser Lili. J’ai d’autres héros en magasin pour mon propre roman et je t'abandonne volontiers Tolya. Il est tellement démesuré, qu’à chaque fois que je le mets en scène, je suis contraint d’avaler un doliprane. Mais pour ce qui est d’écrire des lettres d’amour,  il est champion du monde, admets-le ! Le temps de changer le prénom de la dame  et le tour est joué….

 

Blanche interrompit la lecture du mail de Yoshka pour vérifier que la lettre d’amour était bien en pièce jointe. Elle l’était, ainsi qu’une autre, toutes  deux signées Tolya, mais Blanche ne voulut pas les lire  e suite, pas plus que la fin du mail qu’elle mit de côté.

 Elle voulait imaginer à nouveau le visage de Martin repensant à la lettre. Que pouvait-il proposer à la femme qu’il aimait après l’avoir lue ? Surtout que Lili n’avait plus qu’une idée en tête après le médiocre mensonge de son compagnon : filer sur la grève pour relire encore une fois ces mots d'amour  qu'elle avait gravé en elle. Elle souhaitait vérifier que sa mémoire n’avait rien déformé ni embelli. Oui, elle avait aimé, aimé jusqu’à la déraison, aimé jusqu’à l’oubli d’elle-même. C’était l’été de ses vingt ans. Quinze années s’étaient écoulées depuis; des années d’attente et d’oubli intermittent car Lili, en dépit de tout, n’aimait pas les chagrins pas plus qu’elle n’appréciait l’humeur maussade de Martin depuis quelque temps.

La fin de l’été s’annonçait à Thorville et les pluies à venir s’accumulaient à l’horizon tout comme l’orage domestique qui donnait à l’air un parfum électrique. Martin rodait dans la maison à la recherche d'une nouvelle révélation tandis que Lili emportait partout avec elle le reste de son secret.  Car ill y avait plusieurs lettres de Tolya et également un cahier où Lili avait tenu son journal pendant le temps que dura sa liaison. Profitant de l’absence de Martin appelé pour une urgence à Fécamp, Lili se dirigea vers la grève. La mer était basse, une fois arrivée à l’extrémité des rochers découverts, elle sortit la lettre de Tolya de sa poche et la relut :

 

Warfleet creek – Dartmouth

Le 8 avril 1994

Lili, Lili,

Que j’ai aimé ton regard dans l’amour cette nuit ! Et combien il me fait peur aujourd’hui. Tu étais penchée au dessus de moi ; tu tremblais, tu disais des mots inconnus, tu inondais mon visage et je buvais tes larmes ; tu me regardais avec stupeur. Tes yeux m’interrogeaient: « Je t’en supplie, Tolya,  dis moi qui tu es. Je veux savoir. Je t’aime ». Tu te souviens ? Après, tu t’es endormie sur mon ventre. Moi, je n’ai pas fermé l’œil. Ma main était fascinée par ta nuque, captivée par tes épaules. Tu as murmuré  dans ton sommeil. Et tu as ri parfois.

  J’ai peur, mon amour. C’est peut-être à cause de la lumière  qui a éclairé ton corps au petit matin. J’ai oublié le nom du peintre. Certaines beautés devraient être interdites au regard des hommes. Elles font trop mal. Peut-être de savoir que d’autres pourraient les contempler. Un nu n’est pas une falaise.

 Dis-moi, c’est vrai ce qu’on raconte ? Que tu sais te réveiller  des rêves les plus fous ?  Ne me dis pas comment tu fais.  Je ne veux pas que tu m’apprennes.  Oh ! J’ai affronté d’autres périls.  J’ai connu des tempêtes ; j’ai chaviré en mer de Chine ; j’ai survécu dans le désert et même à la passion; j’ai vu des guerres aussi. Pourtant, j’ai peur de revenir.

Tolya

 

Tolya était revenu, il avait même passé plusieurs semaines à Fécamp et rendait visite à Lili par la côte. Elle le guettait sur la grève de Thorville, allait parfois à sa rencontre en longeant le bas des falaises. Des lettres, il y en eut d’autres postées de tous les endroits où le bateau de Tolya jetait l'ancre.  Quant à Lili, elle avait promis d’écrire tous les jours mais elle ne le fit pas. Bientôt les missives du navigateur restèrent sans écho. Comme cette autre que Lili retrouva également dans la table de nuit, près du précieux cahier.

 

15 novembre 1994, quelque part en mer.

  Lili,

J’ai dépassé le Cap Vert. Je m’approche du Pot-Au- Noir par 8° nord. Tu sais combien il est imprévisible.  Tu te souviens quand je peignais des cartes sur ton ventre  et quand ta hanche était le Libéria ? Il te tardait que mon pinceau soit déjà au Gabon. Après tu me suppliais de doubler l’Angola, de filer  trente nœuds vers ton cap de Bonne Espérance. Pourquoi m’as-tu laissé partir ?  Qui a dit que les marins n’ont qu’une seule maîtresse, la mer ? Si tu savais comme je me fous de la mer. Aujourd’hui, je veux bien croire qu’elle est belle comme un Turner, que demain elle sera terrible comme un Géricault. Mais au diable la peinture. Tes yeux aussi sont changeants et l’art n’imitera jamais tes yeux.

 Lili, combien d’hommes as-tu  écorchés vifs en les effleurant d’un sourire ? Tu m’as menti : tu n’es pas de Normandie, tu es de Brocéliande. Ton vrai nom est Morgane. Je posterai  quelques lettres en Sierra Léone. J’y trouverai bien un enfant-soldat qui acceptera de me fusiller contre un verre de Coca.

Tolya

 

Lili avait espéré chacune des lettres de Tolya, elle les lavait lues en pleurant avant de les ranger dans une grande enveloppe en kraft brun en se jurant d'y répondre, plus tard, après la naissance de l’enfant… Mais Julien vint au monde un peu plus tôt que prévu et à vrai dire rien ne se passa comme prévu.

Blanche regarda par la fenêtre l’Eure qui se gonflait déjà des pluies de fin d’été. Elle soupira et se résolut à lire la fin du message de Yoshka :


Tu vois, Blanche, c’est facile de parler d’amour, il suffit juste d’aimer à en crever. Elle a envie de crever d’amour ta Lili ou de mourir d’ennui avec Martin ?

 Laisse-moi réfléchir… Voilà ! Tolya ne supportait pas les changements d’humeur de Lili  et ses caprices de femmes gémeaux. Alors, il est parti. Blanche, ma très chère Blanche, si ta Lili tombe amoureuse de Martin, c’est que tu n’es pas faite pour la littérature. Ou pour l’amour. Au fond, c’est la même chose, non ?

Yoshka

 

Le caprice de Lili s’appelait Julien, mais Yoshka, pas plus que Tolya son héros, ne pouvait le savoir. Lili n’était pas une mère ordinaire, elle choisit pour son fils l’ombre protectrice du secret et de la généreuse Véronique.  Tolya  se crut oublié  et  Lili découvrit la patience. Elle avait aimé à Thorville et se sachant faite pour le bonheur, elle décida de rester fidèle à cette brèche dans la craie blanche des falaises. Bien sûr, il y eut des hommes, beaucoup d’hommes. Ils venaient tous par la mer et lui rappelaient Tolya. Tous, sauf Martin qu’une tempête avait conduit sur sa route. C’était un signe, pensa-t-elle...

 Mais les signes mentent aussi, songea Blanche en terminant son épisode. Elle avait espéré qu’une lettre d’amour en cacherait une autre…

A suivre

(En collaboration avec Richard L.) 

Par Sybille de Bollardiere
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Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /2009 21:40
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Blanche relut le passage qu’elle avait écrit au sujet de l’amant de Lili. Elle revit la scène. Après plusieurs jours d’absence Martin était revenu voir celle qu’il aimait, brisé d’angoisse en songeant que leur amour ne tenait qu’à un fil : le silence définitif d’Agnès. Il ne pouvait imaginer perdre Lili et pourtant, chaque nuit, la vision de son ex compagne sortant du coma et se jetant sur lui venait le hanter. Jamais Martin n’avait imaginé que le danger pouvait venir d’ailleurs. A force d’épier le présent de Lili, de la surveiller au point de ne même plus lui dissimuler sa jalousie, il  en avait oublié le passé de celle qu’il aimait. Aussi ce matin là, quand il découvrit la lettre en renversant malencontreusement la table de nuit, le choc fut rude. Lili avait crié d’en bas « Ce n’est pas grave » et Martin qui avait vu la lettre glisser sous le lit s’était précipité pour la lire.


C’était une lettre qui venait d’Angleterre, elle avait été postée sur la cote sud seize ans auparavant. Il calcula rapidement que Lili à cette époque là n’avait que 20 ans. C’était une lettre d’amour comme lui, Martin n’en avait jamais écrite, une lettre qui lui semblait aussi étrange que venimeuse, car à n’en pas douter, elle avait été lue et relue par sa destinataire. Mais il ne put poursuivre sa découverte, Lili remontait dans l’escalier et il remit précipitamment la lettre dans le tiroir avant de redresser la table de nuit.


- Qu’est ce que tu as Martin ? Tu es tout pâle

- Rien, je me suis relevé trop vite… enfin sans doute

Lili trouvait son attitude étrange et elle ouvrit le tiroir :

- Tu as trouvé cette lettre, tu l’as lue et tu ne veux pas m’en parler n’est ce pas ?

Son visage était dur, fermé et Martin eut peur.

- Non bien sûr, j’ai juste remarqué le timbre.


Mais le timbre n’avait rien d’exceptionnel et Lili ne fut pas dupe. Cette lettre, elle n’avait plus besoin de la lire, elle se la récitait parfois et quinze ans après, elle lui tirait encore des larmes.


Blanche s’arrêta net, elle ne voulait pas aller plus loin ou plus exactement, elle ne pouvait pas. Elle se trouvait dans une impasse face à un personnage qui non content de lui échapper, la torturait. L’amant de Lili lui était aussi étranger qu’il la fascinait. Elle se souvint de toutes les discussions qu’elle avait eues avec Yoshka à ce sujet, lui seul pouvait l’aider et puis, d’une certaine façon, elle n’était pas mécontente d’avoir un bon prétexte pour lui écrire.


« Yoshka,

Je pense que tu es remis de ta balade en mer du côté du raz Blanchard et j’imagine que tu as déjà récupéré tes pantoufles, un bon plaid et ta sacro sainte connexion internet… Alors fais-moi signe, car même si tu ne viens pas, j’ai besoin de toi. Tu vas hurler mais, tu avais raison, j’ai besoin de toi pour le personnage de l’amant de Lili. Peut-être que tu pourrais m’aider dans les descriptions… Et si ce n’est pas trop te demander… Une lettre… On en parle si tu veux.

Je t’embrasse

Blanche »


à suivre...

 

 

 

Par Sybille de Bollardiere
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Samedi 29 août 2009 6 29 /08 /2009 10:09
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C’était un soir d’été normand un peu frais, une brise de nord-est remontait la vallée jusqu’aux champs près de la rivière où une tente avait été installée, non loin des feux de la fête. Attirée par la musique et les lumières qu’elle observait depuis son bureau, Blanche décida de s’offrir une soirée de liberté loin des écrans désespérément muets. Elle n’avait pas plus de nouvelles de Yoshka que d’idée pour la suite des relations entre Martin et Lili. Après avoir noirci deux carnets de notes confuses et d’inutiles aquarelles dont elle avait espéré quelques lueurs, elle sut que la fin de l’été ne l’inspirerait pas. Alors pourquoi ne pas profiter de cette fête de village qui ne demandait que ça. Après avoir refermé le portillon du jardin, elle s’était avancée dans l’ombre des chênes qui bordent les berges de la rivière pour observer de loin l’estrade où s’avançaient les premiers danseurs.


Elle regretta de ne pas avoir la force de se glisser dans la lumière comme elle s’était toujours promis de le faire, un jour… Peut-être… Du moins c’est ce qu’elle se disait quand elle vivait encore avec Philippe et que tous les ans elle lui demandait de rester pour ce dernier dimanche d’août. Mais Philippe ne venait en Normandie que pour s’enfermer dans le grand salon où trônait son Steinway. Il avait passé tant d’heures penché sur son clavier, que Blanche avait parfois la sensation que son ombre glissait encore sur les murs.  Et maintenant il n’y avait plus de mots pour rappeler l’absent, plus de mots non plus pour décrire l’effacement et ce vide traversé de cris et d’épouvante quand les nuits n’en finissaient pas.


Blanche sursauta, son téléphone portable vibrait dans sa poche pour lui indiquer l’arrivée d’un SMS, elle se précipita dans une flaque de lumière devant la buvette désertée par les danseurs. Elle lut :


« Devines, tu vas être contente car je suis maudit de t’avoir fait faux bond. Me voici embarqué contre mon gré et filant toutes voiles dehors dans la tempête vers le « Passage de la Déroute » Je viendrai plus tard et je t’embrasse. Yoshka »


Blanche sourit en pensant que ce « Passage de la Déroute » bien connu des navigateurs du secteur « Manche Ouest » allait à Yoshka comme un gant, elle l’imagina dans la lessiveuse du « Raz Blanchard » avec le coup de vent que l’on annonçait depuis deux jours. Brusquement la nuit s’éclaira d’éclats de rire et d’une lune qui fila entre les arbres. Il y eut des bruits d’eau et de chaines, une barque remontait la rivière et s’apprêtait à accoster. Blanche s’approcha de la berge et remarqua un couple qui escaladait la rive en se tenant la main. Elle crut reconnaître Lili et Martin et je la vis reculer d’un pas dans l’ombre des chênes. Mais elle ne me vit pas moi, l’auteur, qui l’épiait depuis deux jours à la fenêtre de son bureau, ou dans le jardin lors de ses promenades rituelles. Je la guettais  dans l’espoir de partager nos infortunes estivales.  A moi aussi il était dur d’écrire. Il faisait ou trop beau ou trop chaud ou le vent se levait quand ce n’était pas l’attente qui me pétrifiait ou pire encore, l’irruption de ce que j’avais ardemment souhaité qui me privait définitivement d’imagination.


Blanche quitta la fête où personne ne l’avait même remarquée et se glissa dans son jardin comme une ombre. Le malheur annoncé de revoir Yoshka et de devoir l’attendre, lui redonnait vigueur. Je devinais son pas leste dans l’escalier, puis vers le bureau où l’attendait le décor de Thorville et le désespoir de Martin qui ressemblait tant au sien.

 


 

 


 

Par Sybille de Bollardiere
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