Ma terre d’écume
Exsangue au pied des falaises
Claquant des dents dans l’air acide
Mais irrémédiablement belle,
Invincible et tranchante
Comme l’arrête des mots
Et l’exigence des sentiments à venir
Ma terre d’écume
Exsangue au pied des falaises
Claquant des dents dans l’air acide
Mais irrémédiablement belle,
Invincible et tranchante
Comme l’arrête des mots
Et l’exigence des sentiments à venir
Dans le clapot des îles
Et sous la griffe des mangroves
Je t’ai cherché Toi, Mu-Ghindo,
La statue qui parlait à mes rêves
Je suis la fille des pilleurs d’Afrique
Et le pas des régiments marche sur mon cœur
J’épouse les guerres et les naufrages
La violence et l’oubli
Sous la tôle qui résonne en tam tam
Quand le soleil bat midi
J’épouse les cartes jaunies
Les villages anéantis et le recul des forêts
Pour un dieu minéral
Qui sème ses étoiles dans le grand marécage
Et nos gènes apatrides sur tous les continents
A cet autre, mon double
Qui attend et redoute le pire
J’offre ce partage des eaux
Et toutes les plaies de la terre
Où nous trouvions refuge
Enfants à jamais dans les limbes d’argile
Nous serons pilleurs d’étoiles un jour
Les poèmes du Djoué
Non pas un pays pour y vivre
Ni même pour y mourir
Une simple urne de couleur
Où l’on trempe son corps pour écrire
Un pressoir à douleur
Pour que le fleuve pleure
La sève des forêts
Pour que le poète découvre l’unique pierre
Et s’en frappe humblement le front.
Pas de saison si ce n’est
Celle de l’eau ou son absence
La sueur et les pluies, l’oubli
Et des routes abandonnées, inondées
Sans cesse remaniées
Pour que le poète n’ignore rien
De sa destination
Pour qu’il se souvienne
Que l’écriture n’est
Qu’une liquéfaction de plus.
Le vacarme des nuits
Sur la chaleur des jours
Les lampes grésillent d’insectes
Quand le soir s’avance
Luisant comme la peur de l’ombre
Pas une aube de silence
A midi le coq chante encore
Quand le poète s’endort
La main collée au papier
Feuilles blanches des matins
Quand la saison sèche nourrit la poussière
Sous les cosses noircies des arbres
Acre fumée des feux qui dévore les collines
Dans le tintamarre des dernières noces
La saison du poète africain
Celle des morts aussi
Que l’on porte en blanc vers les villages.
Un tableau perpétuel
Où les couleurs se touchent et se mélangent
Avec un rire qu’aucun peintre ne connaît
Une douceur de pierre usée
D’adoration et de larmes
Comme une église dehors
Qui braderait ses saints à la criée
Pour n’avoir jamais su ni chanter ni danser
Le poète en est réduit
Au blanc primitif de l’aquarelliste.
L’amour parfois
Ou plutôt l’idée que l’on s’en fait
Une convoitise élaborée
Comme un poème inachevé
Qui vous retranche de la vie
Ne plus savoir écrire
Ou plutôt, ne l’avoir jamais su
L’Afrique est un état du corps
Pas un état des lieux
Blanc, à hanter les rues comme un malade
A traîner sa mauvaise mine
Sa nostalgie de rien
D’un tout qui lui échappe et le ronge
Blanc, comme un chagrin de fin du monde
Avec du bois de coudrier
Pour unique fortune.
Ni Joseph le tailleur
Ni Abel le ferronnier
Ne me l’on dit
Ni aucun de ceux d’ici
Mais quand j’allais au fleuve
Laver ma solitude
Au goût de leur savon
Les chiens me l’ont appris
J’ai tourné le dos
Attelé à ma honte
Pour que le poète se souvienne
Qu’ici, contre une faute si ancienne
Le poète est désarmé.
Les poèmes du Djoué
Brazzaville 1993
Hammershoï Interior with woman at Piano,1901
J’écris, enfin je crois, depuis toujours et pourtant je n’y arrive pas.
J’ai baptisé mon journal « la voie d’accès » mais je sais bien qu’il n’arrive nulle part. Un journal ne se publie pas, ça ne se fait pas. C’est une voie à sens unique dans laquelle l’auteur se délivre avant d’écrire autre chose. Un journal, c’est tabou et insignifiant comme une journée, misérable et grotesque comme la peur, le doute, les faux espoirs et la fatuité aussi.
Au fond l’écriture c’est avant tout une histoire de territoire, un lieu que l’on habite et que l’on défend - sa langue – dans le désordre parfois. Ecrire, c’est violent, doux, familier, étrange, terrifiant éprouvant, passionnel, raisonné et courageux. C’est la vie, mais celle d’à côté et bientôt il ne vous reste plus que ça, cet instant décalé où l’on écrit déjà dans sa tête avec sa sueur d’encre au front.
L’écriture c’est un territoire que l’on surveille et que l’on délimite tout en repoussant sans arrêt ses frontières. C’est le vide, l’attente, le guet, la veille, mais aussi l’épuisement, le relâchement, les mots qui se perdent. La trahison des nuits se mesure au jour dans l’éclat de l’impitoyable lumière. Et ce double qui vous fuit, se rapproche, vous séduit, vous emporte et vous abandonne sans cesse.
Ecrire, c’est nommer, l’innommable parfois. C’est s’avancer à tâtons jusqu’au bord du gouffre, se pencher, vertigineuse, vers cette fosse commune avec la tentation d’en parler et pour finir : la tentative désespérée d’écrire autre chose. « Non, je ne peux pas, mais plus tard, un jour, il faudra bien ». Parfois on se dit qu’il faut écrire un chef-d’œuvre et alors le reste ce ne sera plus la peine, il y le journal pour ça.
Comment se délivrer de soi sans encombrer l’autre ? On essaie de transformer la matière de l’écrit jusque dans la moindre de ses particules, on cherche du liant, le balancement des phrases et ses mots conquis en poésie, toujours fidèles au poste. On fait de l’authentique avec la part reniée de soi-même, comme un faussaire qui n’aurait pas le choix… Parce que la fosse est toujours là avec le hurlement des chiens et les yeux jaunes de ceux à qui on n’a rien dit et qui pourtant la devine.
Oui, écrire c’est parfois renoncer à écrire et accepter de pleurer, muette sur ce que l’on ne sait pas transformer. Assis devant l’écran de ses jours gris, le corps s’efface et songe à cet autre dont il avait rêvé. Ecrire à deux voix, je ne demandais que ça, petite, quand j’inventais l’histoire et qu’on me tenait le stylo. La pensée naît du corps, l’écrit est dans son sillage comme une barque sur la mer. Je crois que j’écris comme on prend la mer, pour tout quitter et tout retrouver.
Parfois je crois que je pourrais vivre sans écrire mais cela ne dure jamais bien longtemps. Les chiens sortent de la fosse et puis, il faut tout recommencer… Et les débuts sont si difficiles, on l’oublie parfois. On recommence à écrire… A regarder « en mots » tout ce qui nous entoure, ça calme et ça éloigne, on devient gentil et solitaire, fréquentable et malheureux. L’écrit c’est un écran entre les autres et soi qui ne cède pour ainsi dire jamais, parfois, on le souhaiterait, par exemple en amour.
J’écris contre la nuit, contre la mort, l’absence et la peur. J’écris pour durer et réparer et tous ceux qui écrivent sont de ma famille, c’est une évidence depuis l’enfance.
Il faut le dire aussi, écrire c’est un bonheur unique, la jubilation même, lorsque l’on s’approche de la justesse sans pour autant quitter la brièveté. Ce que l’on arrive à dire doit tenir entre deux points – Ce pourquoi j’aime les phrases longues…
Bonheur aussi avec la sensation d’être l’élue qui accueille chaque instant deux fois. Femme éponge qui se réjouit avec la vie, chaque manifestation de la vie : ce matin quelques grains de sable poussés par le vent et hier le souvenir du bruissement des peupliers qui inonde une vallée. L’écriture c’est parfois l’immobilité, l’instant pétrifié, saisi, quand on va au fond de soi. Alors on se ravise et on se dit « qu’une autre fois, plus tard » et on va dehors… Regarder ceux qui marchent, rient et se prennent la main, on se met à les décrire, à se les approprier en imaginant non seulement leurs vies, mais leur corps, leur intimité et leur histoire.
C’est comme cela, qu’un jour il vous arrive d’être publiée.
Publier, c’est cette ouverture vers la lumière, la porte invisible qui délimite un seuil que l’on met pourtant beaucoup de temps à franchir. Publier c’est blanc, propre comme le papier. C’est fixer, délimiter, certifier, corriger et comptabiliser ses mots, son travail. C’est aussi couper, signer et porter son masque, tout en posant son crayon, l’ardeur des nuits et des jours. Il faut se détendre, retrouver son corps, son genre aussi. Quand j’écris, je suis du genre féminin pluriel, j’ai le « nous » facile. Publier c’est revenir au féminin singulier quand on est jeune, au singulier tout court quand on est plus âgée.
Etrange à vrai dire, enthousiasmant parfois. Publier, c’est remercier, dédicacer, empaqueter, écouter oui, écouter l’autre enfin. Cet autre qui s’approche à qui l’on voudrait dire à voix basse :
- Viens c’est pour toi ce livre ! Lis tout, jusqu’au bout ! Tu aimes ? Non ne me remercie pas, je vais recommencer.
Parfois on se relit, stupéfait. Le livre que l’on ne voulait pas écrire finit toujours par vous rattraper. Ca vient de biais par un personnage qui dit des choses que l’on connaît très bien car l’écriture c’est aussi un combat souterrain.
Un matin on se dit qu’on est devenu le héros inutile de son livre alors, vite il faut s’enfuir et retrouver la douceur du silence. Dans la solitude de l’écriture il y a la douceur d’être à soi dans le cocon de ses mots, l’enveloppement de sa syntaxe. Bientôt à nouveau il n’y a plus rien d’autre.
Publié en août 2009 sous le titre "Ecrire"
Les marges des livres auxquels on tient sont pavées de nos bonnes intentions littéraires. Stimulés par l’illusion d’un échange ou d’une filiation secrète, on se prend à rêver d’une œuvre à soi à l’ombre d’une grande figure. On emporte ses livres au fil du temps et des lieux, partout, et il arrive parfois que les pages de garde se transforment en carnet de notes où les vœux d’écriture se superposent en strates successives avec les exercices d’admiration.
Relisant Cioran qui redécouvrait de Maistre, je retrouvai cette phrase à propos des éloges bien encombrants du grand énergumène :
« Il n’est qu’une manière de louer : inspirer de la peur à celui que l’on vante, le faire trembler, le contraindre par l’hyperbole généreuse, à mesurer sa médiocrité et à en souffrir. Qu’est ce qu’un plaidoyer qui ne tourmente ni ne dérange, qu’est ce qu’un éloge qui ne tue pas ? Toute apologie devrait être un assassinat par enthousiasme » Cioran Exercice d’admiration – Joseph de Maistre
Aujourd’hui lundi, la journée s’annonce sous un ciel transparent et l’on oublierait presque les nuages sombres de l’actualité. Un vent inodore et mauvais souffle sur nos têtes. Pourtant une joie imprévue me fait écrire en marge : Nous ne sommes jamais innocents des moments de bonheur que nous vivons. Acteurs dans l’âme, nous recherchons la scène. Un dieu voyeur nous l’offre parfois et nous l’en remercions sans trop s’appesantir, certains qu’il y aura, lui aussi, pris son plaisir.
Sybille de Bollardière,
auteur de poèmes et de romans, vit entre Paris et le Perche en Normandie. Elle a vécu également en Bretagne et au Congo, près de Brazzaville. Elle a publié Alizarine,
poèmes aux Éditions de la Coïncidence 1981, Le défaut des origines, roman
Ramsay 2004, (Prix La Fayette) Une femme d'argile, L'Editeur, 2011.
Derniers Commentaires