Un ciel de plomb couvrait la mer que Yoshka aperçut au loin en débarquant de son train. Il fit un geste au taxi qui
attendait devant le parvis désert, puis se ravisa. Même s’il se sentait épuisé, Il préférait marcher jusqu’aux remparts, et attraper la dernière vedette pour traverser la baie. L’orage n’était
pas loin, au large, sur les îles où des nuées couleur d’ardoise s’abattaient sur les landes encore vertes.
Après une rapide pause cigarette, il rangea son journal et sa veste dans son sac avant de longer les quais vers le port
et la calle d’embarquement. A marée basse, une forte odeur de vase remontait des bassins où quelques vieilles carcasses de navires croupissaient dans leur rouille. Plus loin, il aperçut la
silhouette du ferry pour les îles et il hâta le pas.
La vedette qui devait lui faire traverser la baie pour le ramener dans l’élégante malouinière de son amie Anne, venait de
partir et la suivante n’était prévue qu’une heure plus tard. Yoshka se dit qu’il avait le temps d’aller jusqu’au port de plaisance pour admirer quelques voiliers. Une pluie aussi soudaine que
violente le poussa à s’abriter dans le hall de la gare maritime.
En attendant une accalmie, il longea distraitement les comptoirs et prit quelques dépliants sur les îles anglo-normandes
qu’il feuilletait distraitement quand une voix féminine l’interrompit :
- Je ne sais pas si vous comptiez allez à Jersey, mais la vedette part maintenant et il reste des places… Enfin il faut
avoir le pied marin parce qu’on annonce un bon coup de vent !
La jeune femme éclata de rire avant d’ajouter à l’adresse de Yoshka qui s’approchait du comptoir :
- J’ai dit ça un peu au hasard par ce que vous aviez l’air de chercher un embarquement…
Yoshka la détaillait négligemment au dessus de ses lunettes noires et regretta de porter un vieux tee-shirt et un jean
mal coupé acheté en super marché. Il se sentait à la fois vieux, moche et pourtant plein d’audace devant cette fille qui semblait chercher un complice au milieu de l’uniformité grise de la gare
Maritime. Elle n’était pas vraiment jolie, mais suffisamment souriante pour lui enlever tout complexe. Elle fixait maintenant Yoshka en tirant sur sa jupe d’hôtesse trop courte en raison de ses
cuisses un peu fortes. Il s’approcha d’elle en enlevant ses lunettes.
– Voulez- vous venir avec moi à Jersey ?
- Ah mais … Je ne peux pas, moi, je pars sur le ferry pour Guernesey… Je suis de service
- Et est ce qu’il y a encore des places sur votre ferry ?
- Vous voulez vraiment aller à Guernesey ?
- Mais mademoiselle, avec vous j’irais au bout du monde !
La miss avait répondu par un ricanement un peu gêné, Yoshka réalisa qu’elle ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt
ans et que s’il prenait ce bateau pour Guernesey, il ne savait pas du tout ce qu’il ferait par la suite mais, il aimait l’idée de jouer avec le destin et plus encore avec cette peau brune qu’un
imprudent décolleté lui faisait miroiter.
Après avoir pris son billet et embarqué pour Guernesey, il s’installa sur le pont enveloppé dans un ciré prêté par Lucy.
Il regardait la pluie tomber sur une mer d’airain. La houle commençait à déferler, on annonçait des creux de 5 mètres et un sérieux coup de vent mais, en matière de dépression, Yoshka ne
craignait que les siennes.
Il se débarrassa du retour chez Anne par un SMS laconique où il lui annonça qu’un problème familial l’obligeait à
regagner S*** de toute urgence. Bien entendu il lui précisa également qu’il appellerait pour donner des détails sur sa date de retour, ce qu’il ne comptait évidemment pas faire. Puis il ferma son
mobile juste avant de pénétrer dans la zone anglaise. C’est à ce moment là qu’il pensa à Blanche. Il était trop tard pour la prévenir de son changement de programme et de toute façon, il n’était
pas mécontent de ne pas avoir à lui mentir. Pour elle, il était officiellement près de Saint Malo en train de faire ses adieux à Anne. Avec Blanche, ils avaient prévu de se rejoindre en
Normandie où elle comptait l’accueillir quelque temps.
A Guernesey, Yoshka suivit Lucy dans une des petites ruelles près du port où elle habitait un studio. Elle ne travaillait
dans les îles que durant la saison, le reste du temps, elle étudiait la littérature à Durham, au nord-est de l’Angleterre. Si elle parlait parfaitement le français, elle était pourtant anglaise
(de mère pakistanaise) avait-elle avoué à Yoshka pour expliquer son léger duvet brun dans la nuque et à la naissance des cheveux).Il lui fit l’amour tous feux éteints, fenêtre ouverte sur la mer
déchaînée qu’on devinait à chaque éclair. Lucy se montra beaucoup moins délurée que ne l’avait laissé présager leur rencontre et Yoshka un peu déçu, s’endormit assez vite.
Une vague lueur caressait les toits de Saint Peter Port quand Yoshka s’éveilla d’un mauvais rêve. Il se croyait
face à la mer à Thorville et chercha à tâtons dans la pénombre le corps de Blanche. C’est la voix de Lucy s’inquiétant de le voir assis, hébété, qui lui fit retrouver ses esprits.
- Tu as appelé quelqu’un, quelque chose ne va pas ?
- J’ai fait un cauchemar, tu as entendu ce que je disais ?
- Non, seulement le nom, Blanche, c’est ta femme ?
- Non une amie.
Il regretta immédiatement sa réponse, il eût été bien plus commode de lui faire croire qu’il était marié et même père de
famille car, s’il était bien décidé à laisser faire le destin, il n’avait pas l’intention de s’encombrer d’un gamine somme toute assez banale.
La douche était étroite, passablement délabrée, mais l’eau tiède lui fit du bien. Des images de sa dernière nuit à
Thorville repassaient devant ses yeux : Blanche hurlant face à la fenêtre sur la mer. Elle avait fait le tour de la chambre en somnambule, frappant les murs du plat de ses mains tout en
criant d’une voix rauque : « Ouvre moi, ouvre la porte, ne m’enfermez pas, je veux sortir… » Cette nuit là, Yoshka s’était réveillé en sursaut, avait pris contre lui son corps
glacé, trempé de sueur avant de l’aider à se recoucher. Blanche s’était laissé faire, absente, sans paraître le reconnaître. Plus tard elle avait replongé dans un profond sommeil et au matin, ni
l’un ni l’autre n’avaient évoqué ce curieux rêve.
Lorsque Yoshka sortit de la douche il trouva Lucy dans sa minuscule cuisine, toute habillée, serrée de près dans son
uniforme.
- Tu travailles aujourd’hui ?
- Oui, je vais à Sark avec des touristes, Yoshka il fait beau, tu veux venir avec moi ? C’est une île
étonnante tu sais ?
- Tu vas m’expliquer ça en route, fais-moi un vrai café, pas cette tisane tiède…
- Excuse-moi, répondit Lucy, légèrement agacée, je n’ai que ça, il faudra t’en contenter.
La traversée vers Sark n’était pas longue et Yoshka se demanda ce qu’il allait faire sur cette île inconnue. A vrai dire
en tant qu’auteur, je me le demande aussi. Bon, c’était l’été, Blanche n’écrivait pas une ligne et se lamentait sur la chaleur dans sa maison près d’Evreux quant à Yoshka, il s’offrait un
peu de répit en initiant Lucy à de nouveaux rituels amoureux tout en découvrant la côte. Il avait un peu de temps avant d’affronter son retour à la réalité. Bien sur on peut s’interroger sur ce
qu’est précisément « le retour à la réalité » pour un personnage comme Yoshka. Mais on peut aussi laisser notre héros libre de trouver la suite de ses aventures. C’est ce que j’ai fait
en le laissant dériver dans les eaux de Sark, au fil de ces derniers jours d’août, accroché au corps lent et docile de Lucy comme à une dernière bouée.
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