Le Blog de Sybille de Bollardière
Roman en ligne
Tous les livres, dans leur précarité, sont livres de nos mortelles faiblesses.
Le livre de l’Hospitalité. Edmond JABES
« Tu ne t’en sortiras pas !... »
Il avait dit cela entre la rage et la surprise, tenant la porte d’entrée d’une main. Il me regardait à la fois navré et moqueur. J’avais répondu en évitant de le regarder : « J’essaierai... »
Je ne plaisantais pas vraiment. Depuis des mois je m’entraînais mentalement à son absence ; je sabotais notre amitié publiquement, prétextant mon besoin d’indépendance et de liberté. Il y avait toujours un ami rassurant pour convenir avec moi du factice de la conjugalité homosexuelle, trop heureux de pouvoir énoncer ses certitudes face à l’échec : « Le quotidien, c’est notoire, ruine le désir, et puis ton...Tom, on a pas idée de porter un nom pareil à son âge, il est parfaitement stupide.». Quel soulagement ! Mon Tom n’avait pas toutes les qualités, il était beau, drôle, élégant, charmeur, mais heureusement « parfaitement stupide » ; il me restait donc quelque chose à moi, « l’autre » qui vivait dans l’ombre de ce soleil tapageur depuis cinq ans. En fait, il ne me restait officiellement qu’un peu plus d’esprit, juste ce qu’il faut pour admettre que j’étais vieux, vraiment vieux, et que je n’avais plus qu’à m’installer dans un rôle de gourou, de vieux sage cynique et apaisé, pour pouvoir encore espérer attirer quelque autre Tom, des Tom de banlieues ou d’ailleurs, de plus en plus jeunes, de plus en plus incultes. Le pire, c’est que nul ne devinera jamais le courage qu’il me fallut ce jour-là pour trouver les mots de la rupture consommée. Quand il faut ramener la passion, l’égarement, au raisonnable aveu de l’invivable et rendre sa liberté au captif, cabré dans sa colère comme il l’était dans la séduction... Il ne reste plus qu’à trouver ce ton neutre et à chercher un objet insignifiant où poser les yeux pour l’éviter, lui. Comme on reprend son souffle, quand il s’avère définitivement impossible d’assassiner l’amour en le regardant dans les yeux.
La porte refermée, je me suis senti glisser dans la médiocrité ; lentement, je redevenais ce tas de chairs informes qui n’aspirait plus qu’à souffrir en silence. Chasser la grâce d’aimer dans le seul espoir d’être aimé à mon tour, rompre pour me refaire une image, me permettaient de n’avouer ma honte de vaincu qu’à moi-même. C’est moi qui n’était plus séduisant, moi qui me détruisais jour après jour. Seul un amour absolu pouvait me sauver de ce mal rampant qui avait pris la forme d’un saurien venimeux ; depuis deux mois, « La Faucheuse » hantait mes rêves et infectait mes nuits comme la morsure fatale du varan... Un beau geste, une belle rupture tragique qui redonne un peu d’éclat au héros vaudrait à mon image un regain d’intérêt. Maintenant, il allait falloir jouer serré. Plus que jamais, il faudrait tenir ce rôle à bout de bras ; ce n’était pas vraiment le moment de fléchir ou de s’abandonner. Se reconquérir c’est se refuser la moindre mélancolie ; désormais, il me fallait afficher le masque d’un homme triomphant et libéré.
Mais ce matin-là, j’ai su que je ne serai plus qu’un passager, une silhouette passe-muraille dans ma ville, dans ma vie. On m’avait offert la grâce d’aimer, c’était ma chance, ma gloire, mon privilège avant de devenir mon châtiment. J’avais accompagné son rire, cette façon d’occuper l’espace, de gagner l’auditoire, de s’assurer de chacun et de tous. Tom était celui que je rêvais d’être, un éternel adolescent, impudique et insolent, conquérant par distraction.
J’abordais maintenant ce curieux moment où, l’autre parti, on le réinstalle dans ses objets, dans ses oublis. Ce placard à demi-plein de jeans qu’il viendrait chercher plus tard, cet horrible tableau dont il ne voulait pas et, ça et là, le souvenir de sa voix, de son souffle : Colu-Hextril, Ventoline, les aérosols traînaient un peu partout dans les pièces. Tom, ce prince de la nuit qu’il fallait réveiller avec ménagement au petit matin se remettait sur pied, reprenait son vol, tel un phénix, au moindre rayon de soleil ; il ne craignait que la pluie, le brouillard et la solitude. Les jours de grand beau, quelque soit la température, il ouvrait la fenêtre et chantait à tue-tête en imitant Caruso, déchirant, pathétique et parfaitement indifférent. Glauque, je m’effaçais, glissais vers la cuisine en oubliant de ne pas traîner les pieds dans mes babouches éculées ; je filais vers la cafetière, sa plainte jouisseuse et le va-et-vient domestique ; tout, pour ne pas assister à son insolente jeunesse... J’enrageais ! A moi, les nuits offraient une mine terreuse, des cernes ; le cheveu rare prenait un air de duvet poussineux. Quant à la couleur de mes yeux, elle pâlissait à vue d’oeil, virait au gris cerné de blanc depuis quelque temps déjà... Il fallait bien l’admettre, retrouver mon lit à l’heure des éboueurs n’arrangeait pas l’ensemble.
Sybille de Bollardière
Extrait du Défaut des Origines
Editions Ramsay 2004
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