En regardant Vincent sortir de la salle de bain, heureux de s’ébrouer de toutes ses boucles brunes comme un caniche satisfait, Blanche repensa à sa journée à S*** . Elle n’était pas particulièrement fière de sa dernière conversation téléphonique avec Yoshka, même si, dans un premier temps l’effet de surprise qu’avait provoqué sa liaison avec Vincent lui avait paru jubilatoire.
Ce qu’elle avait espéré, cherché, cet amour salvateur qui lui aurait redonné non seulement le goût d’elle-même, mais celui d’écrire, fuyait devant elle. Sa vraie jouissance restait différée.
Si elle demeurait persuadée que ses quelques nuits avec Vincent avaient eu le mérite de la libérer de sa peur du vide, elle ne pouvait que constater qu’'elles n’avaient effacé en rien le souvenir de Philippe dont sa peau gardait la mémoire. Elle avait eu beau s’acharner sur Hisae et dévaster par sa violence l’estime dans laquelle Philippe la tenait encore, en ce matin de septembre près de P***, Blanche se sentit envahie par l’amertume, le regret et la disgrâce d’une femme abandonnée. Ce n’était certes pas le pauvre Vincent, qu’elle prévoyait de renvoyer à ses foyers au plus tôt, qui changeait quelque chose à la situation.
Aussi fût elle très surprise quand elle vit s’afficher le nom de Yoshka sur l’écran de son portable. Sa voix était claire, joyeuse.
- Je ne te réveille pas, tu as bien dormi ?
- Euh… Oui, tout va bien et toi, tu as commencé à lire le roman ?
- Oui, bien sûr et j’aime bien, il faut continuer même si j’aurai des remarques à te faire sur les personnages… enfin le personnage !
- Tu n’aimes pas Martin Hamel ?
- On en parlera si tu veux… On se voit quand ? Peux tu revenir à S***
Il y eut un silence, Blanche regardait Vincent s’habiller au pied du lit.
Yoshka ajouta :
- Ecoute je pense que je peux venir te chercher parce que cela va t’être difficile d’emprunter encore la voiture de Vincent…
Blanche accepta l’invitation pour le lendemain et Yoshka promit de lire la suite du texte qu’elle lui avait confié. En partant Vincent la gratifia d’un regard un peu méprisant :
- Tu aurais pu te dispenser d’en parler à Yoshka
- Ne t’en fais pas, c’est sans conséquence !
Blanche avait tourné les talons et se dirigeait vers la salle de bains. Vincent la prit par le bras et cherchant à l’embrasser, la retint contre lui.
- C’est toi qui m’appelles quand tu veux n’est ce pas ?
- Oui, mais je crois que je vais repartir très vite.
Quant à Yoshka après un café et plusieurs Rothmans fumées sur la terrasse, il s’était allongé avec le manuscrit de Blanche pour en lire la suite avant son arrivée. Où en était-il resté ? Ah oui, à ce moment en Normandie où le héros, Martin Hamel se questionnait sur ses rapports avec une certaine Agnès. Où en était Martin avec Agnès ?
Il la revoyait quelques mois plus tôt dans ce que l’on aurait pu décrire comme un bel après midi de printemps. Agnès portait un petit tailleur vert pistache qui mettait en valeur son teint doré et ses cheveux blonds vénitiens. Elle l’attendait devant son cabinet médical et s’approcha de lui au moment où il laissa la porte cochère retomber.
- Agnès ? Que fais-tu ici ?
- Oui, j’ai essayé de t’appeler mais tu étais sur messagerie, je voulais te faire une surprise et que nous dinions ensemble…
- Euh bon… Mais je crois que j’ai encore des visites…
- J’ai appelé ton assistante et elle m’a dit que tu n’en avais pas.
Tout était réglé en somme, pensa Martin en fourrant n’importe comment son agenda dans sa sacoche.
- Tu veux aller où ?
Agnès lui prit le bras et lui susurra à l’oreille qu’elle avait réservé dans un merveilleux japonais de l’avenue Bosquet en ajoutant : « On pourra même être en terrasse si tu veux… »
Ils avaient effectivement passé la soirée en terrasse derrière une rangée de lauriers faméliques et littéralement grillés par les parasols chauffants qui n‘avaient rien de japonais pas plus que les serveurs. Martin ne dormit pas ce soir là , ou du moins très tard. Il fit l’amour avec encore moins d’empressement que d’habitude et se mordit les lèvres en pensant à la conversation qu’il avait eue avec Agnès.
La révélation avait eu lieu face à son assiette de Sashimi. Agnès avait prit la décision d’avoir un enfant « Depuis le temps qu’on en parle Martin… » et s’était fait retirer son stérilet l’après-midi même. Devant la tête de son compagnon figée au dessus du poisson cru, Agnès subitement inquiète, lui avait demandé :
- Mais tu étais d’accord n’est ce pas ?
- Oui, Oui, répondit évasivement Martin en réclamant une nouvelle bouteille
- Il vaudrait mieux moins boire… ajouta Agnès
Martin baissa encore plus la tête et la conversation dévia sur leurs projets pour les vacances. Enfin, sur les projets que la famille d’Agnès faisait pour eux. Ce serait comme tous les ans une croisière à thème avec des excursions, des conférences, des escales dans des îles paradisiaques où cette famille de rouquins bouderait les plus belles plages de la méditerranée. En passant son temps libre à plat ventre sur une serviette, Martin en serait quitte pour les habituelles réflexions :
- Vous m’étonnez Martin... En tant que médecin vous devriez connaître les méfaits du soleil sur la peau…
Oui sur la peau des roux et des blonds clairs. Celle de Matin était tannée par des années de vacances sur l’eau, et notamment par les embruns de Thorville en toutes saisons. C’était un blond à peau mate, avec un front puissant, une large carrure et un je ne sais quoi de buté dans la mâchoire qui aurait pu le faire passer pour violent.
Yoshka se souleva sur les coudes et regarda par la fenêtre, il faisait toujours beau. Il réalisa qu’il n’avait fait aucune remarque à Blanche sur la révélation de sa liaison avec Vincent, il réalisa aussi qu’il allait vraiment la voir et qu’il s’était fait à cette idée qu’elle le découvre tel qu’il était.
A suivre
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