Le Blog de Sybille de Bollardière
Roman en ligne
Après des semaines de silence vous aurez peut-être du mal à le croire, mais je suis épuisée par les terribles tensions de la « non-écriture » D’ailleurs je suis au lit, terrassée par une grippe plus littéraire que porcine, il va de soi. La maladie est très importante en littérature j’ai toujours pensé qu’il fallait commencer par là.
A quinze ans, après de longues heures de promenades dans les brumes de la Loire, je constatais, rassurée en m’observant dans un miroir, que j’avais fort mauvaise mine et une toux de bon aloi. J’écrivais, je souffrais et je rentrais en écriture par la bonne porte, celle des bronches dévastées et des plèvres larmoyantes. J’allais échapper au péril des vingt ans et prévoyais une publication dans l’année, un enterrement dans la suivante. J’avais déjà repéré une presqu’île, une sorte de Grand Bé non loin de Dinard, que nul écrivain n’avait encore réclamé pour son tombeau.
Ce soir - pluie battante qui lave les vitres poudrées de colza - j’aimerais seulement ne pas sortir par la même porte sans avoir commis auparavant quelque ouvrage mémorable… Seulement voila, si la « cliquète » me démange, les gesticulations de ma souris sur mon écran sont d’un assez mince réconfort.
Ce n’est évidemment pas parce que je manque d’inspiration que je n’écris pas, mais plutôt parce que je suis accablée depuis quelques semaines par les remarques incessantes de mes personnages et même parfois carrément malmenée par leur mauvaise foi.
J’en étais restée à Blanche partant à la rencontre de Yoshka, j’écrivais cette montée de l’escalier - ce qui dans le cas de la tour de Yoshka est tout à fait réaliste. J’imaginais déjà ces heures de silence après celles charriées de paroles sur leurs vies, j’imaginais - assez mal je l’avoue, leur étreinte, la première. J’étais en train d’écrire cela au brouillon quand Blanche est arrivée :
- A propos de l’étreinte, vous pouvez précisez cunnilingus, ça suffira !
Blanche s’était appuyée sur le muret du jardin, il faisait plus frais et je m’apprêtais à rentrer en faisant mine de ne rien avoir entendu.
- Vous avez entendu ce que j’ai dit ? Ne faites pas la choquée ! Je n’ai pas l’intention de rentrer dans ce rôle qui sent le déjà vu.
- Déjà vu ? De quoi voulez vous parler ?
- Yoshka, vous le connaissez bien n’est ce pas ? Il est en chair et en os comme vous !
- Certes ma chère Blanche, on peut dire ça… Cependant je vous assure que cela ne nous donne aucun avantage vis-à-vis de vous… D’ailleurs, vous avez pu le vérifier, comparer les talents d’un Vincent sorti tout droit de ma cervelle avec ceux d’un Yoshka qui a toutefois beaucoup de qualités…
- Pas celle d’écrire en tout cas, il n’a pas pondu une ligne et se contente de regarder ce que je lui remets en corrigeant mon orthographe.
- Oui, votre orthographe… C’est certain que c’est un problème, vous savez Yoshka est un puriste, il aime les choses amenées à une certaine perfection… Je crois que vous voulez tout et trop vite.
Blanche écrasa sa cigarette sur le muret, la jeta dans mes fleurs et disparut. J’étais en train de ramasser son mégot quand j’entendis le téléphone.
- Bonjour, je ne te dérange pas ? C’est Yoshka
- Oui, je t’ai reconnu, que me vaut ton appel ?
- Tu plaisantes j’espère ? Parce que tu dois quand même t’imaginer que je lis ce que tu publies en ligne et comme je ne vois plus rien depuis des semaines, je commençais à m’inquiéter.
- Mais de quoi grand Dieu ?
- Que tu me prépares un coup tordu avec tes personnages, que tu me donnes une fois encore un rôle insupportable…
- Tu ne peux pas dire cela, tu avais la possibilité de jouer un grand rôle…
- On ne va pas remettre ça ! Mais ce personnage, Yoshka, c’est tout de même moi n’est ce pas ?
- C’est plus compliqué que cela, c’est toi tel que je t’imagine, toujours en décalage par rapport à celui que j’ai connu dans la vie. Il me semble même que Yoshka est plus réel que toi et d’ailleurs je pense que Blanche en est déjà troublée…
- Tu es mignonne mais je n’ai pas vraiment cette impression et j’ai bien peur de me retrouver une fois encore dans le rôle du cocu ou du pauvre type…
- C’est mieux que d’être « nègre » non ?
Yoshka m’avait raccroché au nez.
J’avais essayé de le rappeler plusieurs fois mais tombais systématiquement sur le répondeur. Tout cela était aussi médiocre qu’injuste quand on pense aux trésors d’indulgence dont j’avais preuve vis-à-vis de lui et me conforta dans l’idée qu’une pause dans mon récit était devenue inévitable.
Elle dura huit semaines.
Dimanche dernier, quand j’ai ouvert la porte sur le jardin, Blanche était là, toujours appuyée sur le muret. Elle s’avança vers moi :
- Ecoutez, je regrette, je voudrais que nous continuions… J’ai été injuste parce que ce que vous me faites vivre est un peu difficile pour moi… Au fond, j’aimerais pouvoir vous parler, vous raconter MA version des faits… Enfin si c’est possible ?
Comme je ne répondais pas elle regagna le bout de la terrasse et se tourna vers la forêt.
- Nous n’avons rien de commun et pourtant nous aimons les mêmes jardins, la même région… Mais la mer me manque parfois…
- Blanche, faites moi confiance, je vous emmènerai voir la mer très vite, d’ailleurs nous irons ensemble… Vous savez, vous me ressemblez bien au-delà de ce que vous pouvez imaginer… Alors de grâce cessons cette fronde des personnages !
- Ah parce que Yoshka lui aussi n’est pas d’accord ? Vous savez, je lui trouve quand même quelques qualités… Mais nous en parlerons, j’ai besoin de vous raconter non seulement ce qui s’est passé entre nous mais tout ce qui m’a préoccupée depuis quelques temps. Je veux parler de souvenirs plus ou moins anciens qui m’envahissent …
L’émotion a fermé son visage qui lentement s’est fondu dans le paysage. Blanche ai-je pensé, non ! Ne disparais pas, pas maintenant ! C’est ici que tout commence.
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