Blanche était sans nouvelles de Yoshka depuis plusieurs semaines. Il ne répondait pas plus aux textes qu’elle lui envoyait par mails qu’à ses appels. Si elle parut ne pas s’en émouvoir dans un premier temps, elle était tout de même inquiète. Blanche ne savait pas encore que Yoshka utilisait la disparition comme mode de transformation de lui-même et que ses éclipses annonçaient des crises identitaires sévères. Dans la campagne normande les frondaisons gorgées d’humidité envahissait l’espace des chemins de lisière. Blanche reprit le cours de son roman, elle suivit son héros dans ses lieux y mêlant ses propres souvenirs.
La Farandole ouvrit ses grilles un samedi matin de novembre. Armelle marchait devant et Martin suivait, ralenti, saisi par la vue. Une vue de mer étranglée entre un vieux pavillon délabré et les bâtiments du port. En pénétrant dans la maison il remarqua l’odeur salée infiltrée partout… La moquette vert d’eau de l’escalier masquait les marches vermoulues. Il saisit la rampe branlante et se cogna le front au carillon qui hurla dans ses souvenirs :
- A table les enfants !
Cavalcades feutrées de l’enfance et ces maux de ventre qu’il tenait à deux mains pour atteindre le deuxième étage – celui réservé « aux enfants » Il fallait attendre, ne pas enfreindre la loi qui interdisait les appartements réservés de Nathalie… Même en cas d’urgence.
Armelle le précède dans l’escalier pour l’ultime visite, elle ouvre la porte de la grande chambre des parents dont le balcon donne sur la grève à l’ouest du port. Martin s’appuie sur la poignée de porte, elle est ronde à l’émail usé et le clou, comme autrefois, lui pique la main. Le passé surgit avec des odeurs de térébenthine et de peinture à l’huile et il revoit Nathalie peignant indéfiniment le même paysage, le seul paysage qui l’ait jamais intéressée : la mer, les vagues, le ciel…
Le bruit du ressac sur la digue et les galets monte avec le cri des mouettes et l’odeur aigre du vent après la pluie. Martin a quinze ans, peut-être dix sept quand il remonte vers le second en secouant la rampe. Vitre opaque des WC, toile de Jouy de sa chambre et sur leur carré de lino les anciens lavabos avec leurs robinets d’époque au chrome usé jusqu’au cuivre. Un goût de savon lui pique les yeux, il revoit le verre à dents sur la tablette en émail, le blaireau et la mousse de son grand père, au temps où les hommes se rasaient en pyjama tout en lisant le journal. Dans la vieille armoire à pharmacie, tout est là, le savon à barbe dans son papier d’aluminium, les pansements, la Tamarine, le mercurochrome et la citronnelle pour les piqûres de moustiques. (Mais de mémoire d’homme il n’y a jamais eu de moustiques à Fécamp)
Le plancher du couloir grince, Martin songe qu’il y a peut-être quinze ans qu’il n’est pas monté au second. C’était l’étage des grands parents et des enfants et puis Martin est parti et les grands parents sont morts, puis le père et Nathalie a continué quelque temps de peindre la mer en bleu gris puis en gris jusqu’à de plus faire de différence sur sa toile entre l’élément liquide et le ciel. Tout a été emporté dans l’uniformité grise d’une tempête de mars.
Dans la grande chambre du second aux deux lits jumeaux, Martin remonte le temps. Il se revoit assis à la table en bois près de la fenêtre. Il y a un trieur et quelques enveloppes, un pot à crayon en porcelaine et un petit coquillage avec lequel il joue tout en recopiant sa dictée. Ils sont là autour de lui, ils le guettent et soufflent dans son dos une présence sans reproche. Des odeurs, des images : La Farandole et ses secrets, l’urine, la biscotte et les larmes d’enfant, le mauvais café en poudre, les draps de lin usés et doux, le fauteuil à bascule près du piano désacordé. Et sa voix toujours, injonction véhémente de femme fatiguée, à bout, vénéneuse :
- Ne passez pas par le salon !
- Ne traîne pas les pieds !
La cuisine où il n’allait jamais, antre de suie et d’eau, la salle de bains du premier où on allait le dimanche avant la messe…
Il les revoit, les femmes de la famille : coiffées par un spécialiste des « choucroutes » résistantes à l’eau, au vent et au sel… Vive la laque ! Chignon pour la grand-mère et coiffure bouclée identique pour Nathalie, la tante Valérie et même pour Brigitte la maîtresse de son père… Mais personne ne doit rien savoir… Les enfants allez jouer sur la plage… Il pleut mets tes bottes ! Attention la mer remonte ! Ca va se lever ! On ne marche pas pieds nus ! Est-ce qu’il reste du pain grillé ? Le facteur est passé … Martin tu as encore perdu ta serviette de plage… Martin ne supporte plus ni le café en poudre ni l’odeur du pain grillé ni probablement les pliants de plage.
Il les revoit, bariolés chez les autres, unis pour sa famille. Des pliants en métal qu’on repeignait au printemps et dont on changeait la toile plutôt que d’en acheter des neufs. Depuis son enfance on lui a expliqué que les Hamel et surtout les C. doivent leur aisance –parce que l’on n’a jamais pu véritablement parler de fortune- à ce genre d’économies… Heureusement il y avait Armelle, ses fous rires, leurs cavalcades interdites et les petits câlins du pavillon.
La pluie a repris et un mince rayon de soleil dessine l’horizon de plomb. Armelle a pris sa main et guide Martin vers le bout du jardin et cette terrasse qui s’effondre sur la grève.
J’ai fait comme tu m’as dit, je l’ai mise en exclusivité pour six mois dans une agence ici et puis on verra ce qu’on fait si elle n’est pas vendue en avril…
Avril résonna dans la tête de Martin comme un coup de lance. Avril, il aura 36 ans et il aurait dû avoir un enfant, enfin… S’il n’avait pas « pété les plombs » avec Agnès. Mais Martin ne regrette rien. Au contraire, ce qu’il a sous les yeux est le pire des spectacles : l’enfance dévasté. Mais il aime le pire, la tristesse lui va comme un gant, tout comme la pluie, la maladie. Il s’imagine finir ici usé de travail. En fait, tout lui est égal.
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