Le Blog de Sybille de Bollardière
Roman en ligne
A l’instant où il découvrit Lili pour la première fois, Martin sut qu’il allait l’aimer affreusement. Il ressentait déjà en lui la douleur de cet amour fatal mais aussi la volupté de son propre abandon. Il lui semblait que toute sa vie passée n’avait été que le prélude de cet instant où le regard vert de Lili croisa le sien. Martin le raisonnable, Martin le tiède, tenait enfin son supplice, sa douleur, il allait pouvoir expier, non seulement ses fautes anciennes, mais sa nature toute entière. Lili le possédait intimement, aussi surement qu’il pressentait déjà qu’il la perdrait.
Longtemps Martin avait pensé que la sérénité tenait plus au décor qu’aux sentiments qu’il entretenait avec ses semblables.
S’il n’avait pas la réputation d’être sentimental, il était pourtant particulièrement attaché à ses objets et à certaines marques d’un style de vie qu’il avait fait sien. Ainsi il aimait les beaux cuirs, les belles étoffes, les vêtements bien coupés et le cashmere. Il avait pris l’habitude de conforter son goût - qu’il jugeait excellent - par la lecture de revues masculines qu’il empilait soigneusement sur sa table basse. Il y était question de luxe, de montres, de vêtements sportswear de prix, de cigares autant que de bons vins et certaines saisons, il n’était pas rare d’y trouver un portfolio consacré aux bateaux, aux purs sangs arabes ou encore à la découverte sous-marine des Maldives.
Martin Hamel était une sorte d’assassin conformiste, conçu sans amour mais dans le respect des traditions. Il avait été élevé sous leur aile protectrice, pour ne pas dire à l’ombre de leur pesanteur.
Non je ne vous dirai pas d’où je viens, d’ailleurs, bientôt, je serai la seule à m’en souvenir et ma mémoire offense les vivants… Mais si, par certains aspects que je viens de mentionner, je me sens proche de Martin, c’est Lili qui m’étonne et me séduit. Elle ne devait la vie qu’à une rencontre de hasard dont j’appris les détails bien après les premiers chapitres où Blanche fait mention de son existence. Elle avait connu l’amour et le soleil dès le berceau et son sourire en gardait la trace.
La vie pour Lili était une fête porte ouverte sur un jardin. Rien n’aurait pu la distraire de son vœu intime de se réjouir, d’aimer, mais aussi de découvrir. « Tout ce qui est nouveau se goûte » avait-elle coutume de dire. On pourrait ajouter « rapidement » car s’il est bien une chose dont elle se méfiait, c’est de la durée.
Pourtant, à l’époque que décrit Blanche dans son roman, tout nous laisse à penser que Lili vivait dans la région de Fécamp depuis plus de dix ans. On peut s’interroger sur les étranges raisons qui l’avaient maintenue autant d’années dans ce pays de larmes et d’embruns.
Lili était à sa façon une artiste, elle aimait les rêves et tentait de les décrire dans ses tableaux aux étranges compositions que découvraient les touristes les jours de pluie. Si elle avait des zones d’ombre et des secrets sur lesquels veillaient jalousement Julien, Lili, même cruellement blessée, ne pouvait rester insensible aux charmes surannés d’un amour hors saison.
A suivre
En lisant vos textes vous me faites penser à ses peintres qui peuvent peindre le sujet le plus banal qui soit, en lui donnant une amplitude qu'il n'avait jamais possédé auparavant.
C'est très bien dit. J'aime vraiment beaucoup.