:
Romancière, poète, Sybille de Bollardière vit entre la région parisienne et le Perche. Elle est l'auteur du roman "Le Défaut des Origines" publié aux Editions Ramsay 2004 (Prix Lafayette)et de "MU-GHINDO" à paraître en 2010.
Il avait fait chaud tout le week-end et même la mer d’ordinaire si vorace au pied des
falaises, s’était comme alanguie dans la douceur des jours. Avant de quitter Thorville, Blanche s’était installée devant la fenêtre de sa chambre pour profiter des dernières lueurs du soleil mais
aussi, pour suivre des yeux ces rides sur la mer qui annoncent les séries de vagues. Elle avait songé que l’océan avait un rythme aussi mystérieux et souterrain que celui du cœur des hommes. Elle
pensait à Yoshka et à ce malheureux Martin qu’elle avait laissé depuis quelques temps dans le décor sinistre de « la Farandole ».
A Fécamp il y avait eu une vie, la grande vie pour certains, mais de là à appeler une maison
La Farandole… Il fallait être cynique car, autrefois l’hiver, quand la rue empestait les huiles de poissons, la pluie, le vent et le veuvage précoce, il n’y avait pas vraiment de quoi faire la
sarabande.
J’ai repéré la falaise, sa chapelle et le chemin des larmes qui y mène depuis les quais du
port mais je n’ai pas trouvé la maison des Hamel. A ce qu’on m’a dit, elle se trouvait juste à côté de cet entrepôt dont la peinture écaillée ne permet plus de distinguer le nom. J’aime
tellement les repérages que parfois ils tournent à l’installation. C’était le cas ce week-end, je me suis assise au bout de la jetée du port et j’ai guetté les bateaux qui rentraient. J’imaginais
le retour des terre-neuvas, les femmes, leurs jupes et leurs mouchoirs, les mauvais gars qui les regardaient du bar et ceux plein d’espoir qui prononçaient leur prénoms en mer pour retrouver leur
visage après tant d’absence et le manque de tout.
A terre il y avait Hamel, le vieux, avec sa pipe qui regardait son bien se ranger se
ranger le long des quais et ses hommes le saluer en quittant le bord. Martin ne l’a pas connu et à peine le suivant, celui qui lui servait de père. Il a pris en grippe le hareng, la morue et même
le maquereau qu’il pêchait enfant quand les bancs rasaient les falaises les jours de temps lourd. Comme sa sœur Armelle, il a suivi les conseils de sa mère qui les poussait vers la pharmacie
et la médecine, loin des pluies horizontales de la côte.
Après une nuit d’épouvante où une peur tatillonne l’avait maintenu éveillé, Martin était
résolu à affronter le pire. Qu’Agnès se réveille, et réclame la tête de son assassin, il en avait rêvé cent fois et la réalité ne pouvait pas être pire mais, l'idée d'être privé de Lili et plus
encore, celle de se la faire dérober, le rongeait. Il imaginait le corps de la jeune femme endormi sur une grève inconnue et se dirigeant vers elle dans un bruit de fête foraine, une
cohorte d’hommes débarquant d’un funeste navire.
Blanche voulut délivrer son héros du cauchemar. En auteur attentive et compatissante, elle le
conduisit jusqu’à Thorville puis à la porte de la maison de Lili qu’ils découvrirent entrouverte pour profiter du soleil matinal. Si Martin ne prononça aucun mot pour expliquer sa disparition et
son silence, il sut trouver les gestes pour se faire pardonner et il en oublia même de parler à Lili de ses soupçons à propos de Julien. A vrai dire, il n’eut pas le temps d’évoquer ses doutes.
Ils avaient fait l’amour avec une douceur nouvelle comme après l’orage et Lili était descendue faire du café. En s’éveillant il allongea le bras pour découvrir son absence et renversa
malencontreusement la table de nuit. - Ce n’est rien, dit-il à haute voix à Lili qui le questionnait d’en bas, je vais te réparer
ça ! Mais ni la table ni le tiroir n’étaient cassés, simplement sur le plancher, il venait de voir
glisser une lettre à l’adresse de Lili dont l’écriture l’intrigua. Il n’eût pas le temps de la lire entièrement mais suffisamment pour comprendre que son auteur, un anglais, était non seulement
l’amant de Lili, mais aussi le père de Julien.
Blanche termina sa dernière ligne hésitante sur le prénom de l’amant anglais. "Je vais
demander à Yoshka", pensa t’elle puis, elle se ravisa en réalisant qu’ils ne s’étaient quittés que depuis quelques heures et qu’elle songeait déjà à le rappeler. Elle se souvint de ce
détail qu’elle avait toujours pris soin de remarquer chez chaque homme, ce défaut, parfois plusieurs, qui pouvaient servir de bouée de sauvetage en cas d’irruption intempestive du sentiment
amoureux.
Alors oui, elle faisait revenir à elle le corps du bien aimé mais avec en évidence ce qu’elle
y avait noté de déplaisant ou parfois de légèrement décevant et cela jusqu’à ce que l’étreinte et son souvenir trop brulant s’effacent de son propre corps.
Alors enfin elle s’appartenait, désespérément seule, mais libre.
Derniers Commentaires