Le Blog de Sybille de Bollardière
Roman en ligne
C’était un soir d’été normand un peu frais, une brise de nord-est remontait la vallée jusqu’aux champs près de la rivière où une tente avait été installée, non loin des feux de la fête. Attirée par la musique et les lumières qu’elle observait depuis son bureau, Blanche décida de s’offrir une soirée de liberté loin des écrans désespérément muets. Elle n’avait pas plus de nouvelles de Yoshka que d’idée pour la suite des relations entre Martin et Lili. Après avoir noirci deux carnets de notes confuses et d’inutiles aquarelles dont elle avait espéré quelques lueurs, elle sut que la fin de l’été ne l’inspirerait pas. Alors pourquoi ne pas profiter de cette fête de village qui ne demandait que ça. Après avoir refermé le portillon du jardin, elle s’était avancée dans l’ombre des chênes qui bordent les berges de la rivière pour observer de loin l’estrade où s’avançaient les premiers danseurs.
Elle regretta de ne pas avoir la force de se glisser dans la lumière comme elle s’était toujours promis de le faire, un jour… Peut-être… Du moins c’est ce qu’elle se disait quand elle vivait encore avec Philippe et que tous les ans elle lui demandait de rester pour ce dernier dimanche d’août. Mais Philippe ne venait en Normandie que pour s’enfermer dans le grand salon où trônait son Steinway. Il avait passé tant d’heures penché sur son clavier, que Blanche avait parfois la sensation que son ombre glissait encore sur les murs. Et maintenant il n’y avait plus de mots pour rappeler l’absent, plus de mots non plus pour décrire l’effacement et ce vide traversé de cris et d’épouvante quand les nuits n’en finissaient pas.
Blanche sursauta, son téléphone portable vibrait dans sa poche pour lui indiquer l’arrivée d’un SMS, elle se précipita dans une flaque de lumière devant la buvette désertée par les danseurs. Elle lut :
« Devines, tu vas être contente car je suis maudit de t’avoir fait faux bond. Me voici embarqué contre mon gré et filant toutes voiles dehors dans la tempête vers le « Passage de la Déroute » Je viendrai plus tard et je t’embrasse. Yoshka »
Blanche sourit en pensant que ce « Passage de la Déroute » bien connu des navigateurs du secteur « Manche Ouest » allait à Yoshka comme un gant, elle l’imagina dans la lessiveuse du « Raz Blanchard » avec le coup de vent que l’on annonçait depuis deux jours. Brusquement la nuit s’éclaira d’éclats de rire et d’une lune qui fila entre les arbres. Il y eut des bruits d’eau et de chaines, une barque remontait la rivière et s’apprêtait à accoster. Blanche s’approcha de la berge et remarqua un couple qui escaladait la rive en se tenant la main. Elle crut reconnaître Lili et Martin et je la vis reculer d’un pas dans l’ombre des chênes. Mais elle ne me vit pas moi, l’auteur, qui l’épiait depuis deux jours à la fenêtre de son bureau, ou dans le jardin lors de ses promenades rituelles. Je la guettais dans l’espoir de partager nos infortunes estivales. A moi aussi il était dur d’écrire. Il faisait ou trop beau ou trop chaud ou le vent se levait quand ce n’était pas l’attente qui me pétrifiait ou pire encore, l’irruption de ce que j’avais ardemment souhaité qui me privait définitivement d’imagination.
Blanche quitta la fête où personne ne l’avait même remarquée et se glissa dans son jardin comme une ombre. Le malheur annoncé de revoir Yoshka et de devoir l’attendre, lui redonnait vigueur. Je devinais son pas leste dans l’escalier, puis vers le bureau où l’attendait le décor de Thorville et le désespoir de Martin qui ressemblait tant au sien.
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