C’était écrit noir sur blanc et c’était ça qui comptait, cette lettre lui était adressée à
elle, Lili. Elle parlait d’amour comme on instille un poison et justement elle, cela l’avait sauvée. Peu lui importait que Tolya soit trop étrange pour être vrai, trop érudit pour être marin et à
vrai dire, trop de tout pour être lui-même. Elle avait aimé ses mots. Le soir, il y avait eu une longue explication avec Martin et Lili s’était complue dans les délices de l’aveu. Elle avait
avoué sa faute avec délectation, confessé sa passion, son passé avec, dans le désordre, le fruit de l’amour et les circonstances atténuantes : l’enfance vagabonde, la liberté, l’amant
voyageur, les soirs de tempêtes et ces grottes où il fait bon s’aimer au coin d’un feu d’algues sèches.
Avant de s’enfermer dans un silence coupable, elle jeta avec condescendance quelques vagues regrets aux pieds de Martin. Il fermait les yeux et lui tenait les mains. La révélation lui était à la fois voluptueuse et cruelle. Ce qu’il avait toujours su, il le relisait dans les paumes sèches qu’elle lui avait offertes, comme ses demi-vérités censées apaiser son angoisse. « Non, elle n’avait pas mis Tolya au courant de la naissance de Julien, pas plus qu’elle ne lui avait écrit »
Martin s’en était voulu de son interrogatoire, tétanisé par la peur de la perdre il ne mit pas en doute ses réponses et ne réagit même pas quand elle prit sa mine boudeuse pour lui assener un nouveau mensonge :
« C’est vrai, je ne lui ai jamais écrit et puis tu sais, depuis que je te connais, je n’ai plus aucune raison de chercher à le voir »
Elle venait de s’en trouver, une bonne raison. Avec sa jalousie, Martin l’avait mise sur la piste et tracé sa route jusqu’aux délices retrouvées des amours contrariées. Oui, Tolya existait sûrement quelque part et à l’heure d’Internet, rien ne lui parut impossible.
Blanche venait de finir sa phrase, ses mains quittèrent le clavier, elle poussa un gémissement et se redressa. Elle commençait à relire le passage en se tenant les reins quand j’entrai dans son bureau.
- « L’aube succédant à la nuit, il est temps d’interrompre le récit »…
- Vous m’avez fait peur…Que me vaut votre visite et cette tirade…
- Shéhérazade, Mille et une nuits !
- A quelle occasion ?
- Pour rien, cela m’évite d’apporter des fleurs aux malades
- Vous me trouvez malade ?
- Tout à fait ! Et pourtant j’aimerais bien que vous alliez un peu plus loin dans le récit.
- C’est vrai que je n’en ai plus la force…
- Quelle blague ! Vous n’allez pas me faire croire que vous ne pouvez pas écrire parce que votre nègre s’en tape une autre ?
- Je ne vous permets pas, ce n’est pas mon nègre et il…
- Vous avez raison il ne se tape personne mais c’est pire… Ah je ne sais pas ce que j’ai moi aussi, mais je suis d’une humeur exécrable ! Au fond il n’y a que Lili qui s’amuse dans ce roman et je crains que vous ne soyez pas à la hauteur de ce que j’attends…
- C’est à moi que vous vous adressez ?
- A qui voulez vous que ce soit ? Oui, Blanche, je ne suis plus certaine que vous fassiez l’affaire et je suis à deux doigts de reprendre seule l’écriture de ce roman…
- En tête à tête avec vous-même j’imagine ?
- Exactement ! A moins que….
- Quel nouveau chantage me préparez-vous ?
- Je vous donne huit jours, convoquez tous vos héros, les miens aussi si vous voulez, ceux de Yoshka et au travail ! Je veux la gloire, l’amour, et la passion !
Blanche claqua le couvercle de son PC et se dirigea vers l’escalier.
- Je ne vous propose pas un café, j’imagine que vous avez bu la cafetière en faisant vos corrections ?
Mais pour une fois c’est moi qui avais disparu.
à suivre
Amicalement
florence