Lundi 20 décembre 2010 1 20 /12 /Déc /2010 21:53
- Publié dans : Poulpitude et autres tourments

 

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Je viens de refermer le dernier livre que lisait Yoshka et je sais déjà qu’ils vont me manquer. Le livre et lui entre les lignes. Pourtant, j’ai fait tout mon possible pour le lire lentement, en trainant dans les marges avec mes soupirs, mes notes, mais aussi les siennes. Ces petites phrases au crayon que Yoshka laisse, officiellement sans intention, mais qui rencontrent immanquablement les silences de l’auteur, mes nuits blanches en font leur miel. J’aime cet entre-deux, ce défaut de communication qui nous permet de découvrir tout ce qu’un livre ne dit pas et que nous laissons entrevoir à l’autre. Les bons textes sont souvent pour moi ceux qui nous laissent l’espace de cette rencontre. Ce soir, après une dernière page, quelque chose est terminé, qui n’aura plus lieu même si j’ai trouvé dans les marges de ce livre ce que je n’y attendais pas.

 

Avec l’hiver qui n’en finissait pas une ombre noire glissa sur le paysage… J’imagine que durant les années de guerre il neigeait beaucoup plus que d’ordinaire et que la neige était rouge, rouge sombre, telle que ma rétine saturée de pellicule noir et blanc en garde le souvenir. On tuait dans la neige et la fumée des livres brûlés assombrissait les nuages. J’ai marché en silence derrière ces images de trains, d’hiver et de mort en me demandant souvent ce que Dieu faisait durant ces années-là. Il s’ennuyait sûrement d’un ennui éternel et il est fou de penser qu’on aurait pu le distraire avec nos guerres. Entend-il seulement la musique ? Il m’arrive d’en douter, elle est tellement liée au souvenir et par essence il en est dépourvu. Et les livres, qu’en ressent-il ? J’aime à penser que notre courage d’exister l’émeut, ne serait-ce qu’un peu. Voila qui pourrait nous éclairer sur sa nature, l’émotion de Dieu…

 

Les notes de Yoshka s’arrêtaient là. Plus loin il avait encore inscrit et souligné : Procès de Dieu, où sont les témoins à charge ? Je n’ai pas choisi d’être lisible.

 

Au téléphone Yoshka a confirmé sa venue pour Noël et proposé d’apporter du foie gras. Il a ajouté : Ah je t’ai trouvé un livre que tu devrais beaucoup aimer… Je viens de le finir !

 

Par Sybille de Bollardiere
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S. de B. Sybille de Bollardière, auteur de poèmes et de romans, vit entre Paris et le Perche en Normandie. Elle a vécu également en Bretagne et au Congo, près de Brazzaville. Elle a publié Alizarine, poèmes aux Éditions de la Coïncidence 1981, Le défaut des origines, roman Ramsay 2004, (Prix La Fayette)  Une femme d'argile, L'Editeur, 2011.  Membre du jury du Prix Rive Gauche à Paris




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