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Le journal de Julia, Une femme d'argile

26 Avril 2011, 13:36pm

Publié par Sybille de Bollardiere

Le Djoué, 5 mars 1990

J’habite sur une colline qui domine le fleuve face aux déferlantes des rapides ; j’habite non seulement un pays, mais un continent. Le monde m’est devenu soudain plus palpable, plus vivant. Un jour je reviendrai d’Afrique et je sais que j’y aurai laissé une part de moi-même. L’eau descend sur les pentes de l’Ile du Diable, le fleuve amorce sa décrue avant le retour de la saison des pluies. Y a-t-il un printemps africain ? Y a-t-il une Afrique pour moi qui m’y baigne à corps perdu... 

                                  

    

Le Djoué, 3 Octobre 1991

Octobre et l’Afrique à l’odeur de cendres ; les fumées montent noires et blanches. Des pneus que l’on brûle pour briser les pierres et puis la brousse qui n’en finit pas de noircir ; ciel africain sale, laiteux qui tombe sur les collines du Zaïre. La vague jaune du fleuve sur les plages. Le Congo appelle la pluie. Tout a le goût âcre de la poussière. Comme un don pour patienter, le goût suave des premières mangues, la chair tout d’abord douce puis, fibreuse, qui agace les gencives...

                                  

        

 

Le Djoué, 12 novembre 1991

Un chien enragé me poursuit dans mon premier sommeil, je crois l’entendre aboyer, je sens sa morsure, mais ce n’est pas la rage qu’il me donne, mais le poison du découragement...

                                  

                                   

 

Le Djoué, Lundi 25 Novembre 1991

Il pleut une petite pluie fine qui donne aux arbres une teinte sombre et dense. Vrombissement d’un avion derrière le plafond des nuages. J’en reconnais la destination, le Sud, Johannesburg probablement. Depuis huit jours la « chasse aux zaïrois » a commencé au Congo. Les quartiers sont minutieusement fouillés, les maisons perquisitionnées ; toutes sortes de bruits circulent sur d’éventuelles primes données au congolais qui les dénoncent. Par groupes de plusieurs centaines avec femmes et enfants, ils sont conduits au port et renvoyés chez eux sur des bateaux bourrés à craquer...

                                        


Le Djoué, 4 décembre 1991

L’Afrique vue de la cime des arbres est douce, verte. On n’y entend que le chant des oiseaux et le murmure des rapides. En fin de journée la pluie est revenue et le paysage a disparu. Seuls les flamboyants émergent comme des fleurs à la dérive sur un lac de brume...

                                  

                                            

                                  

Rue Mandela, 2 février  1993

Comment parler encore de la Yougoslavie, ce que nous apprenons tous les jours de l’épuration ethnique depuis le mois d’août est abominable et ressemble à s’y méprendre à ce que j’entends ici, ce qu’on me décrit des massacres du Shaba, au sud du Zaïre ou dans les cités et banlieues de Brazzaville dont personne ne parle jamais.  Mais comme dit Pierre « A quoi bon avoir pitié de ceux qui n’ont pas pitié d’eux même ? » 

C’est probablement vrai, je ne vaux que ce que je deviens chaque jour. On ne trouve pas les ténèbres en remontant le fleuve Congo mais en se laissant vivre ici, au fil du temps.

 

Extraits du Journal de Julia, Une femme d'argile. L'Editeur