Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /2009 17:39
- Publié dans : L'Amour en Zone Inondable


Il restait debout, incapable de bouger comme si seule son immobilité pouvait le garder en vie. Autour de lui, le silence et un chaos gris avait remplacé la tempête et les mugissements des vagues sur le pont. Il n’entendait plus. Curieusement, il lui restait les odeurs de vomi et de sel mêlées aux relents de mazout des cuves du bateau. Un goût de sang dans la bouche… Ah oui, sa lèvre saignait il avait du se mordre dans sa chute mais il n’avait pas mal, il n’avait plus peur, encore une fois, il avait échappé à la mort

- Vous dites vous appelez Yoshka, c’est  bien ça ?

Il  acquiesça de la tête, passa sa mains dans ses cheveux, et d’un revers de manche, essuya sa lèvre. Il pleuvait et il réalisa petit à petit qu’il était vivant, certes, mais sur le quai d’un port inconnu  quelque part sur les côtes de Normandie. Une certaine Blanche l’attendait, enfin, c’était ce qui était convenu. Après avoir tenté vainement de le faire rentrer dans la salle chauffée de la gare maritime, l’hôtesse se dirigea vers un de ses collègues.

- Yan, viens m’aider,  Il faut faire quelque chose, il a l’air bizarre ce type.

- Laisse-le, il m’a dit qu’il attendait quelqu’un.

- Tu as pu avoir ses coordonnées, un nom ? Ce quelqu’un l’attend peut-être à l’intérieur depuis longtemps.

- Non, il ne dit presque rien, sauf son nom qu’il répète sans arrêt… A mon avis il était déjà dérangé avant la traversée… On a affaire à un malade.

 - Yan,  il faut prévenir la police non ?

- Allez, calme toi on va attendre, on a d’autres soucis. Tiens, voici l’ambulance pour la passagère qui s’est cassé le bras. Installe les autres dans la grande salle, on va leur apporter des boissons chaudes.

- Quel fichu temps ! Pensa Yan en en mettant la capuche de son ciré.

Tout en luttant contre les rafales de vent, il entreprit de longer le quai en direction de la vedette que le remorqueur venait de ramener. Après trois heures à faire le bouchon dans une mer démontée, elle était en mauvais état.  Une porte latérale donnant sur le pont avait été défoncée par une lame et une avarie de moteur avait failli tourner à la catastrophe. En pénétrant dans la cabine, Yan constata que le matériel n’était pas aux normes ; certains sièges manquaient de ceinture et la plupart étaient défectueuses. Ceci expliquait que plusieurs passagers, mal ou pas attachés, se soient blessés dans leurs chutes.  

Le bateau dérivait vers les hauts fonds des Minquiers et avait réchappé de peu au naufrage. "Ceux de Jersey vont se faire taper sur les doigts de leur avoir donné le feu vert" pensa Yan en remontant sur la jetée. Un ciel de plomb annonça un nouveau grain, il n’était que 17heures et il faisait presque nuit. Il aperçut une voiture qui s’avançait sur le quai en faisant des appels de phare.

- Encore un qui ne se gêne pas !

La pluie horizontale frappait les vitres et Blanche hésita avant de descendre la sienne pour répondre à l’homme véhément qui lui faisait signe de s’arrêter.

- Mais bon sang ouvrez ! Je n’ai pas que ça à faire ! Qu’est ce que vous faites ici, c’est interdit aux voitures, c’est signalé non ?

- Oui, excusez-moi Monsieur, mais je viens juste chercher quelqu’un qui doit attendre depuis longtemps parce que je suis très en retard…

- Pas si en retard que ça je crois, vous venez pour le bateau de Jersey ?

- Oui, un ami…

- Il vient d’arriver et votre ami ne doit pas être fâché d’être sur le plancher des vaches après la tempête qu’il vient d’essuyer. On est passé pas loin du naufrage ! Allez vous garer, les passagers sont à l’intérieur et pas beaux à voir croyez-moi !

- Je ne peux pas rester là ?

- Je vous ai dit non !

Yan tournait les talons en maugréant, quand il vit sous la pluie battante la silhouette du passager toujours appuyée contre le mur de la capitainerie.

- Tenez, ce n’est pas lui par hasard que vous venez cherchez?  Ca fait un moment qu’il est là, il n’a pas voulu rentrer ni se faire soigner, il s’est blessé à ce qu’il parait…

Blanche plissa ses yeux de myope et découvrit la longue silhouette grise.  Il était trop loin pour qu’elle voit les détails de son visage, elle regagna sa voiture et dit :

- Oui, c'est bien lui, je vais aller me garer et je vais le chercher.

Pourtant, malgré la distance qui les séparait et le rideau de pluie qui masquait les détails de son visage, il y a bien une chose dont Blanche était certaine, le passager de la vedette Jersey-Granville n’était pas Yoshka.

Cela ne l'empêcha pas de s'avancer sur le quai à sa rencontre. Quand il la vit arriver, le passager se décolla du mur, secoua ses cheveux trempés d’une main et remonta le col de sa vareuse sur ses joues avant de se tourner vers elle. D’une voix un peu hachée et rocailleuse il lui dit :

- Bonjour, vous m’attendez je crois, désolé d’être en retard…

Il lui tendit la main et ajouta :

- Josip Boric, mais vous pouvez m’appeler Yoshka…

Blanche n’en revenait pas, c’était la meilleure, il avait osé lui faire ça, lui envoyer sa doublure ! Et quelle doublure !

C’était un grand type hirsute et mal rasé avec un fort accent slave et des traits à la fois anguleux et frustres qui, pour lui rappeler ceux du véritable Yoshka, n’en étaient pas moins leur caricature. Littéralement pétrifiés par l’étrangeté de leur rencontre, Blanche et le passager restaient tous les deux sous la pluie l’un en face de l’autre, secoués par les rafales de vent qui se renforçaient avec la marée montante. Brusquement elle prit le bras de l’inconnu.

- Allez venez, j’ai ma voiture, on parlera  plus tard.

Sa voix se perdit dans le mugissement du vent et le claquement des haubans. Elle hâta le pas, l’entrainant à sa suite vers le parking et n’entendit pas d’avantage les quelques mots  d’excuses que tenta de proférer le nouveau Yoshka.

 

 

 


Par Sybille de Bollardiere - Communauté : Romans en ligne
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Un élixir de mots, je me délecte et bois vos lignes, je n'ai pas encore le talent qui vous précède... La suite promet.
Bon week-end;
Florence
Commentaire n°1 posté par florence le 23/10/2009 à 22h39
Bon week-end à vous Florence et merci de votre fidèle lecture. La suite est en retard, vacances en famille et écriture de romans se courcicuitent quelque peu... Mais ne désespérez pas !
Réponse de Sybille de Bollardiere le 24/10/2009 à 21h55
depuis peu membre de cette communauté d'auteurs je me promène d'un blog à l'autre quand l'envie et surtout le temps...Ah le temps .. bref , me voici ici "chez vous". Je suis comme beaucoup habité par le besoin et le plaisir d'écrire. J'apprécie votre écriture, plus affirmée que la mienne mais c'est bien ainsi chacun a son style et son univers, c'est ce que j'apprécie en découvrant tel ou tel site. Cordialement
Commentaire n°2 posté par portevin le 31/10/2009 à 22h23
Merci de votre visite que je vous rendrai très vite... Ah le temps ! Vous l'avez compris, le plus dur dans une communauté telle que "romans en ligne" c'est effectivement de prendre le temps de se lire les uns les autres... Nous sommes maintenant bien nombreux et ce n'est pas si facile que cela, vous n'en avez que plus de mérite. Je vous dis à très bientôt sur vos pages et bon dimanche. 
Réponse de Sybille de Bollardiere le 01/11/2009 à 10h25

Profil

  • : Sybille de Bollardiere
  • Le blog de Sybille de Bollardière
  • : Femme
  • : Ile de France
  • : auteur écrivain poète romancière
  • : Romancière, poète, Sybille de Bollardière vit entre la région parisienne et le Perche. Elle est l'auteur du roman "Le Défaut des Origines" publié aux Editions Ramsay 2004 (Prix Lafayette)et de "MU-GHINDO" à paraître en 2010.

Présentation

Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés