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Le temps d'un poulpe dans l'ère glaciaire 2010

10 Décembre 2010, 16:52pm

Publié par Sybille de Bollardiere

 

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Ce n’était pas une bonne idée d’aborder cette question sans ménagement en rentrant tard un soir. Piotr était en droit de penser que je n’avais qu’une envie : me débarrasser de lui. Mais pouvais-je prolonger cette attente inquiète ? Il était capital pour nos projets de savoir de combien de temps disposait un poulpe hors-normes comme Piotr. Combien d’années lui restait-il à vivre ?

 Sur quel temps compter ? Voila la vraie interrogation qui nous bouleverse à chaque fois que nous entreprenons quelque chose d’important, qu’il s’agisse d’une relation, d’une œuvre, d’un voyage… Le temps qui nous est imparti. Dans le cas de Piotr, j’aurais aimé que l’on puisse me garantir une période précise, savoir à quoi m’attendre.

 Piotr prenait son bain, sans me regarder, il me répondit :

- Oui, je t’ai entendue, attendue aussi… Enfin pour te répondre : trois ans, je crois que c’est ce qui est prévu pour les poulpes. Trois ans c’est aussi le temps de l’amour ici n’est-ce-pas ? Sauf que…

- Oui ?

- Je suis un poulpe mutant avec l’ouïe, la parole, cinq tentacules au lieu de huit et puis, il y a autre chose mais peux-tu seulement comprendre ?

 Piotr m’agaçait. Je n’étais pas certaine de pouvoir comprendre mais je me sentais capable de réfléchir à la question. La réflexion, j’avais même eu du temps pour cela le jour même : rien moins que cinq heures dans ma voiture à faire du sur place sur une autoroute-patinoire où la moitié de la banlieue ouest s’enlisait dans l’attente d’un chasse -neige. Pour tromper le temps, il y avait eu les appels de Yoshka. Tous les quarts d’heure pour savoir où j’en étais, pour me conseiller d’abandonner ma voiture et de chercher un hôtel. C’est là que j’avais songé à cette question du temps qui presse. Yoshka lui, se disait mourant depuis la naissance, du coup il était largué d’avance et jamais pressé. Il faisait du rab et parvenait même à s’ennuyer de ce temps infini, offert, uniquement occupé par la souffrance de ne pas écrire.

 Combien d’années Piotr vivrait-il encore ? Et de quoi voulait-il parler ? D’amour sûrement et de cette éternité qu’offre un sentiment fusionnel ou le don de soi. Toutes choses auxquelles je ne pouvais souscrire sans un minimum de garanties.

 Est-ce que ça vaut le coup d’aimer pour trois ans, d’emménager pour un an ? D’écrire sans immortalité ?

 Dehors, dans la nuit glacée, on entendait les branches craquer sous la force du gel. Quelques passants égarés cherchaient leur chemin dans la neige. Piotr m’avait rejoint dans la cuisine, il préparait des gambas et les flambait au whisky. Dans la douce chaleur des flammes, je réalisai que j’hébergeais un poulpe qui faisait merveilleusement la cuisine et qu’un excellent livre m’attendait sur ma table de nuit. Subitement je n’eus plus besoin de certitude. La soirée me parut éphémère et délicieuse comme un souvenir.