Lundi 6 décembre 2010 1 06 /12 /Déc /2010 22:03
- Publié dans : Poulpitude et autres tourments

 

Piotr-hollandais.JPG 

La neige avait fondu et Piotr lisait dans la lumière tamisée d’un matin de décembre. Sa pause calme et résignée devant le lourd rideau de velours bleu qui masquait à demi le paysage, donnait au tableau l’atmosphère d’un Vermeer. Le regardant lire et souffrir en silence, je songeai que l’art est dans nos vies pour y apporter de douloureuses extases. Il en de même pour le plaisir lecteur. Contrairement aux livres d’images ou aux atlas dont on peut suivre distraitement les lignes et les courbes, certains livres vous entrainent dans les profondeurs. Les mots, ceux d’un autre surtout, ont le pouvoir de plonger sous la vague, direct au cœur…

« Ce que je ne savais pas c’est que à son meilleur, elle peut être comme une vague qui a l’air de rouler les mêmes cailloux et, en réalité, en ramène un de très loin »

Piotr ne le savait pas non plus en lisant Ludmilla, pas plus que Charles Dantzig en écrivant ces lignes à propos de Marguerite Duras.

Le plaisir lecteur est un plaisir jaloux et même si l’on a pour habitude, ce qui est généralement mon cas, de lire la plume à la main (comme une arme prête à dégainer pour la riposte) on ne peut se défaire de ces haïssables instants de séduction qui nous renvoient à nos faiblesses. Ah que donnerions-nous parfois pour être l’auteur de ce bon mot ou de ce balancement adroit que l’on aurait tant aimé faire sien pour envelopper… Quoi ? Ce rien justement qui fait qu’on lit plutôt qu’on écrit pour meubler l’attente, le vide, la peur aussi. Ce rien qui pousse certains à manger, dessiner, boire, baiser ou jardiner… Que sais-je encore ? La liste des choses à faire pour ne pas écrire quand on n’en a plus le talent ou que l’on s’en ressent dépossédé est sans limite.

 

 Plaisir lecteur dévastateur quand il prolonge l’attente et que l’on en vient à chercher l’auteur entre ses lignes comme un Castor qui retrouverait son Pollux.

 

Piotr referma le livre et se tourna vers la fenêtre en soupirant.

- Cherbourg est sous les eaux, c’est épouvantable...

J’eus beau lui expliquer que Ludmilla habitait en hauteur et ne risquait rien dans son village éloigné de la côte, Piotr resta sombre. Il avait lu de la poésie en y cherchant les signes d’un amour tangible alors, pour le réconforter, je lui proposai de lui faire la lecture et il accepta.

Cherchant un viatique pour un cœur malheureux, je tombai sur un opuscule que j’avais bien aimé en son temps : Onysos le furieux de Laurent Gaudé Actes Sud 2002,  47 pages

Quand je terminai la lecture des dernières lignes… « Je me pencherai sur lui avant qu’il ne meure, je prononcerai son nom à voix basse et je lui dirai qu’Onysos  est là, qui le connaît et le voit disparaître. » Piotr dormait et ragaillardie, j’allai écrire ces quelques lignes.

 

 

 

 

Par Sybille de Bollardiere
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S. de B. Sybille de Bollardière, auteur de poèmes et de romans, vit entre Paris et le Perche en Normandie. Elle a vécu également en Bretagne et au Congo, près de Brazzaville. Elle a publié Alizarine, poèmes aux Éditions de la Coïncidence 1981, Le défaut des origines, roman Ramsay 2004, (Prix La Fayette)  Une femme d'argile, L'Editeur, 2011.  Membre du jury du Prix Rive Gauche à Paris




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