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  • Romancière, poète, Sybille de Bollardière vit entre la région parisienne et le Perche. Elle est l'auteur du roman "Le Défaut des Origines" publié aux Editions Ramsay 2004 (Prix Lafayette)et "d'Une femme d'Argile" à paraître.

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Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /2010 21:12
- Publié dans : Chroniques - Partager    

C’est en lisant un roman il y a quelques années, qu’une curieuse partie de mon enfance a ressurgi. Après avoir terminé le livre, un sentiment étrange et persistant me ramenait sans cesse vers le récit. Le héros, Arthur, m’avait semblé si proche que je m’étonnais qu’il ait fini de me parler. Je m’attendais à ce qu’il vienne me raconter d’autres anecdotes, ou me préciser certains points de son histoire restés obscurs. Puis, certaines images oubliées de mon enfance me sont revenues. Livraisons de rêves nocturnes, je les retrouvais chaque jour sur ma route dans le grand embouteillage matinal.


C’était vers les années 1957-58, j’avais entre six et sept ans, je crois. L’hiver devait être particulièrement froid cette année là puisque je me souviens que, durant une bonne partie de mon séjour, la neige recouvrait la Hollande.


J’avais échoué là, dans une banlieue ouvrière de la ville de Groningue (en fait je n’ai jamais prononcé le nom de cette ville qu’en disant « Groningen ») chez Monsieur et Madame B. C’étaient des gens simples qui habitaient une maison tout en hauteur le long d’une grande avenue qui donnait sur une vaste pelouse, probablement dans la banlieue de la ville. Leur fille aînée avait été jeune fille au pair chez mes parents et, à ce que l’on m’a dit, elle avait souhaité me ramener avec elle dans son pays pendant quelques temps.


 Mes parents ne s’étaient jamais trop embarrassé de considérations psychologiques sur les dangers de la séparation ; je vivais déjà les trois quarts du temps chez mes grands-parents à la campagne et n’allais en classe que durant mes « séjours » dans l’appartement familial à Paris. A huit ans je partageais le goût de mon grand-père pour la poésie, je connaissais Ronsard, du Bellay et je l’écoutais me lire l’Iliade au bord de la Loire, mais je savais à peine lire. Lorsque la douce Anna B. fit part à mes parents de son souhait, ils acceptèrent mon départ sans difficulté.


Je n’ai aucun souvenir de ce voyage qui dut quand même être relativement long, aucun souvenir non plus de mon arrivée. De ces mois dans le nord de la Hollande,  il ne me reste que des images, des peurs, des inquiétudes aussi, comme si cet exil ne devait jamais finir. J’avais perdu la notion du temps et tous mes repères, qu’il s’agisse de la nourriture ou de la langue. A part Anna qui partit assez vite pour Rotterdam (qui me paraissait une ville tentaculaire, bien plus grande que Paris) personne ne parlait français. Monsieur et Madame B.  faisaient de leur mieux pour être gentils, mais je ne savais comment leur expliquer mon profond dégoût pour le poisson qu’il me servait au petit déjeuner. Je n’aimais pas davantage leur maison et surtout pas la toute petite chambre où il me faisait coucher sur un matelas recouvert d’un tissu bleu marine. C’était la chambre de leur fils Paul, un gentil garçon d’à peu près douze ans. Paul parlait peu mais nous jouions ensemble en dehors des moments d’école.

 

Car l’horrible souvenir c’est cela : Madame B. travaillait dans une école et elle a dû trouver bon pour moi de m’y inscrire.  Une partie des bâtiments était réservée à une école ménagère pour de jeunes adolescentes ; on leur apprenait notamment à faire la cuisine. C’est là que Madame B. travaillait. J’ai d’ailleurs un souvenir précis d’elle, coiffée d’une de ces curieuses « charlottes » que portent les cuisinières. Mais, ce jour là, je ne venais pas là pour visiter les lieux et je le compris après la brève entrevue que Madame B. eut avec une institutrice.


Je revois encore la scène de ma présentation aux élèves, les enfants, légèrement plus âgés que je ne l’étais, me parlaient et je ne pouvais les comprendre. C’était la première fois que j’étais immergée dans un milieu totalement inconnu. Le drame eut lieu quand je réalisai que je ne pouvais être comprise et que mes mots étaient désormais inutiles. Tétanisée par une envie pressante que je ne savais pas exprimer (Au lieu du national « pipi » qui aurait pu être compris, mes parents m’avaient enseigné un mot certainement plus aristocratique mais parfaitement incompréhensible pour des Hollandais de Groningue) j’urinais au milieu des élèves horrifiés en tentant de me cacher maladroitement dans un angle de la classe.


 J’étais envahie d’une honte affreuse, avec le sentiment d’être une demeurée face à leurs regards scandalisés. Près de moi, il y avait une table basse avec un bocal de poissons rouges ; pour détourner leur attention et faire cesser mon supplice, j’y jetai précipitamment la première chose qui me tomba sous la main. Je ne me souviens plus de l’objet, mais du visage de l’institutrice penché sur moi qui tentait probablement de m’expliquer dans son charabia que ce que je venais de faire était inadmissible. Punie, mise à l’isolement dans un coin d’où je pouvais voir les regards moqueurs des élèves, voilà quel fut le résultat de cette rentrée scolaire dans une petite ville de Hollande.


Après les choses durent s’arranger. Je me souviens d’une merveilleuse fête de saint Nicolas et surtout des dimanches sur les lacs. La glace était dure comme je n’en ai jamais vu depuis. Des familles entières se dirigeaient vers les lacs en traînant leurs plus jeunes enfants sur des luges. Ceux qui savaient marcher portaient leurs patins à glace sur l’épaule. C’était la première fois que je patinais, Monsieur B. m’installa de curieux patins en bois qu’il fixa par-dessus mes chaussures à l’aide de lacets. Paul avait les mêmes. Anna, qui revenait pour les week-ends, m’expliqua que les beaux patins en métal rutilant que je voyais sillonner la glace étaient réservés aux riches. Qu’importe mes patins de pauvre, c’était merveilleux !

 

Tout aussi merveilleuse fut cette journée sur les polders et la digue d’où l’on pouvait apercevoir une mer fumante d’écume et parfaitement inhospitalière. Mais c’était la mer, un élément que je connaissais et je me souviens d’avoir pensé que de là, je pouvais prendre un bateau pour aller en Bretagne, chez mes grands parents, là où nous allions en vacances tous les étés.


Il y eut aussi un printemps, du soleil ; les gens se baladaient en manches courtes sur l’avenue, je commençais à parler le néerlandais et j’allais faire les courses pour Madame B. seule ou avec Paul. Certains jours je retournais en cachette chez l’épicier du coin, je demandais du chocolat et l’épicier mettait cela sur le compte de Monsieur B.  Lorsque mon larcin fut découvert, je fus sévèrement réprimandée. Ce jour là, on m’expliqua que Monsieur B. n’était pas riche et que ce que je venais de faire était particulièrement mal. C’est aussi à partir de cet instant que j’ai commencé à me poser des questions sur mon séjour en Hollande. Pourquoi étais-je là ? Pour quelle raison mes parents ne leur envoyaient pas d’argent ?


 Puisque l’argent manquait il me fallait trouver une solution. J’eus une curieuse idée à laquelle Paul adhéra immédiatement : Organiser un spectacle public de marionnettes… Je nous revois tous les deux par un jour de grande chaleur, installant sur le trottoir une sorte de petit paravent bricolé et préparant quelques poupées qui nous serviraient pour l’occasion. Nous avions également déposé une assiette pour recueillir nos fonds et très vite des enfants du quartier vinrent se regrouper autour du théâtre improvisé.


Mais hélas cela ne dura pas longtemps. Dans mes souvenirs il y a un attroupement de voisins autour de nous, un policier qui n’avait pas l’air bien méchant et Monsieur B. furieux. Après cet épisode je les ai entendus discuter, Madame B. et lui, de mon départ. Quelque chose était rompu. A partir de ce jour là, je fus très inquiète et fis mon possible pour les éviter.


Très vite après l’épisode du spectacle sur le trottoir de Groningue, je tombai malade, une sévère coqueluche. Les quintes de toux étaient violentes et pénibles et je ne comprenais pas pourquoi mes parents ne venaient pas me chercher alors que le médecin me rendait si souvent visite. On m’avait installée dans la grande chambre d’Anna, une pièce aux tons jaunes où le soleil rentrait à flot. C’était l’été, Paul jouait dehors et parfois m’appelait pour que je descende le rejoindre sur le trottoir, mais je restais au lit

J’ai quitté la Hollande peu après et je n’y suis jamais retournée. Des années plus tard j’ai demandé à mes parents ce qu’était devenu mon ami, celui avec qui je passais mes journées. Très étonnée ma mère m’a répondu : Paul ? Le petit  frère d’Anna B. ? Mais il était anormal… mongolien… je crois… Il est mort très jeune… Il y a si longtemps… C’est bizarre que tu te souviennes de tout cela !

 

Je ne savais pas que Paul était trisomique, je ne m’en étais même jamais aperçue,  mais le jour où je l’appris, une immense détresse me serra la gorge et encore aujourd’hui, je ne peux pas vraiment comprendre tout ce qu’elle recouvre. Des séjours loin de chez moi, il y en eut d’autres et je cessai un jour de considérer que l’appartement de Paris était « chez moi ». J’étais « ailleurs »  pour toujours je crois.


Dès que je sus écrire, et ce fut très laborieux, je me fabriquai un monde et une famille imaginaire. A partir du secondaire, pendant les quelques années où je restais chez mes parents avant d’être pensionnaire, ma chambre fut installée au fond du couloir près de la cuisine. Très vite j’obtins la permission de mettre un verrou sur ma porte et je le tirai systématiquement. J’écrivais et je lisais là, enfermée la plupart du temps, enfermée de mon propre souhait. Mon pays, mon espace, c’était définitivement ma langue…


 Cet exil au fond du couloir, ce sentiment de désarroi c’est tout simple et étrange à la fois. Bien sûr je ne peux qu’être troublée par ce rapport si étroit qui existe entre ces blessures de l’enfance et le « vœu d’écriture ». Un jour peut-être, entre deux romans, je me pencherai sur ces souvenirs la plume à la main…

 

Sybille de Bollardière

Par Sybille de Bollardiere
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