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Blog littéraire de Sybille de Bollardière - Auteur de Romans, de poèmes et d'un roman en ligne : L'Amour en Zone Inondable, sur ce blog. Egalement une chronique "L'Atelier"... d'écriture Publications : Le Défaut des origines - Editions Ramsay - 2004 Alizarine - Editions la Coincidence
Ils parlaient au téléphone depuis un bon moment. Blanche avait fini par répondre à Philippe après qu’il lui eût laissé pas moins de dix messages. Il s’était voulu conciliant et tentait de faire comprendre à sa compagne officielle qu’elle avait frôlé les assises mais que, grâce à lui, elle pourrait s’en sortir. Toutefois il fallait qu’elle s’efface afin que le « grand pianiste » puisse continuer à mener sa carrière, il fallait aussi qu’elle disparaisse pour que la victime accepte d’oublier
- Elle aurait pu porter plainte, tu ne te rends pas compte de ce que tu lui as fait subir, Hisae est traumatisée et comment réparer tout cela ?
- Tu n’as qu’à l’épouser !
- C’est ce que je compte faire…
Il y eut un long silence puis Blanche reprit le combiné.
- Bon Philippe, je crois que je préfère que tu m’envoies mes affaires à la maison, je ne tiens pas à repasser à l’appartement
- Comme tu voudras, c’est peut-être mieux pour toi en tout cas, ça l’est pour Hisae et j’avoue que j’aimerais que tu ne viennes pas au concert parce qu’elle sera là.
- Je n’avais pas l’intention de venir, je ne suis loin de Paris…
Dans la banlieue de P*** La rivière cachait ses eaux mortes à l’ombre des berges. De la fenêtre de l’appartement où elle vivait depuis quelques jours, Blanche épiait le vol d’un oiseau, le mouvement d’une feuille tout en luttant pour ne pas pleurer. Elle ne voulait pas offrir ce dernier plaisir à Philippe, il s’en tirait si bien ! Après avoir raccroché, elle s’allongea sur le lit et posa son portable à côté d’elle.
C’était une petite chambre qui donnait sur la rivière et une nature en sursis, menacée par l’extension de la ville, une banlieue avec sa cohorte de bruits et d’odeurs qui n’avaient plus rien de champêtres, mais tout cela n’affectait plus Blanche.
Le soir de son arrivée il faisait terriblement chaud et la nuit était tombée quand elle sortit sur le parvis de la gare. Un homme attendait un peu à l’écart en scrutant les rares passagers du dernier train. Blanche s’avança vers lui et comprit que ce n’était pas Yoshka à la façon hésitante dont il la regardait.
- Je suis Blanche, mais qui êtes vous ?
- Vincent, un ami de Yoshka… Il vient de m’appeler et m’a demandé de m’occuper de vous… J’avais peur de ne pas vous trouver…
Une fois assise à ses côtés dans la voiture, elle comprit qu’elle n’avait plus rien d’autre à faire qu’à l’écouter. Il était volubile, affable, sentait l’after shave et se fît aussi aimable que possible pour expliquer à Blanche qu’elle ne verrait pas Yoshka. Selon lui, il avait du partir pour Bordeaux en raison d’impératifs familiaux. Non, il ne savait pas quand il reviendrait et il en était désolé… Mais tout était prévu… Vincent, agent immobilier, avait justement un appartement disponible pour une quinzaine de jours. Bien sûr, Blanche pouvait s’y installer pour se reposer et écrire… Oui, Vincent était au courant de tout et d’ailleurs, il regrettait vivement de ne pas avoir encore eu le temps de lire ses livres…
- Vous pourriez me prêter votre voiture ?
Il avait sursauté, surpris par ces premiers mots de Blanche.
- Euh… Pas ce week-end, mais… Si vous voulez je peux m’arranger à partir de mardi ou de mercredi … Vous souhaitez aller où ? Parce que je pourrais vous accompagner si vous voulez …
Blanche ne souhaitait pas être accompagnée. Si c’était l’heure de la grande lessive, elle préférait être seule face à elle même. Tout s’effondrait. Philippe la quittait définitivement et allait se marier. Elle n’avait plus qu’à effacer de sa mémoire douze années de vie commune et des projets d’enfants que les livres et les concerts avaient repoussé de saison en saison. Quant à Yoshka, il avait fuit mais curieusement, elle ne lui en voulut pas. Elle s’installa dans son absence et tout en sillonnant la région au volant de la petite golf de Vincent, elle se remit à écrire.
Elle découvrit la vallée de la Dordogne et particulièrement cet endroit de la rivière dominé par les falaises où elle aima s’installer pour rêver autant que pour imaginer la suite de son roman. Elle pensait de plus en plus souvent à son héros Martin Hamel, qui s’imposait de plus en plus depuis l’arrivée à P*** comme si la défection de Yoshka et la rupture avec Philippe avaient laissé le champ libre à ce personnage qui ressemblait à Blanche comme un frère.
En ce mercredi de septembre, Yoshka reconnut tout de suite Blanche dans cette jeune femme assise au bord de l’eau et cela, bien qu’elle lui apparut fort différente de la photo qu’il avait d’elle. Elle lui sembla beaucoup plus grande - ce qui l’intimidait, mais infiniment plus douce et comme fragile, un peu perdue sur ce quai déserté par les touristes.
Il faisait chaud, une belle journée de fin d’été avait encouragé Yoshka à quitter sa tour. Le brouet indigeste de ses idées noires l’avait amené là où il pensait échapper à Blanche. Son ami Vincent lui ayant affirmé que la visiteuse ne quittait pas l’appartement de P*** et qu’elle n’allait pas tarder à repartir, Yoshka s’impatientait déjà de la retrouver dans un monde virtuel qui lui était infiniment plus seyant que la réalité de sa quarantaine fatiguée qu’il exhibait ce jour là.
Quelques gabarres glissaient le long des berges, un couple de cygnes descendait le courant dans la lumière de l’après midi. Blanche enleva ses chaussures et mit ses pieds dans l’eau. Tout en marchant le long du quai dans l’ombre des arbres, Yoshka continua de l’observer. Il regrettait maintenant de ne pas l’avoir accueillie, il songeait qu’il aurait aimé lui parler et lui prendre la main pour lui montrer ce qu’il aimait ici, à S*** et ailleurs. Ils pensait qu’ils auraient pu évoquer ensemble « leur duel littéraire» leurs vies, comme ils le faisaient des nuits entières par téléphone.
Il ferma les yeux et se souvint de la voix de Blanche, de son rire et de tout ce qu’il avait imaginé d’elle et du désir qu’il en avait eu. C’était trop tard, du moins il le croyait, il lui restait ses regrets et il aimait leur douceur douloureuse, ce petit pincement au cœur qui lui donnait soudainement l’impression d’être vivant. Il savait qu’il l’appellerait le soir même et il la regarda une dernière fois avant de regagner sa voiture.
Yoshka caressa cette vision inaccessible de Blanche au bord de SA rivière, près de SA ville. Il avait toujours cultivé les regrets, mais ce jour là, il les aima plus que jamais.
Juste au moment où il ouvrit la portière de
sa vieille twingo il sut que c’était elle, Blanche, dont il sentait l’ombre sur sa nuque.
à suivre
Publié le 28/01/2009 à 16h06 dans L'Amour en Zone Inondable