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Blog littéraire de Sybille de Bollardière - Auteur de Romans, de poèmes et d'un roman en ligne : L'Amour en Zone Inondable, sur ce blog. Egalement une chronique "L'Atelier"... d'écriture Publications : Le Défaut des origines - Editions Ramsay - 2004 Alizarine - Editions la Coincidence

Tout est mensonge y compris le silence, songeait Blanche en épiant la nuit. Allongée dans le noir, elle retardait l’instant du sommeil en surveillant les bruits étranges de sa chambre : craquements suspects, vols de mouches, chuintement de son propre souffle dans les narines, jusqu’au battement de son cœur qui résonnait dans la nuit. La peur, encore une fois, générait son vacarme et rythmait sa folie ordinaire. Elle sombra dans le vide et n’ouvrit les yeux qu'au matin, pour découvrir la réponse de Yoshka.
Chère Blanche,
Je comprends que tu éprouves quelque difficulté à rédiger une lettre d’amour digne de ce nom. Lorsqu’on invente un héros aussi insipide que Martin Hamel, ça a tendance à plomber l’inspiration, je me trompe ? Tu vas dire que je suis de mauvaise foi, mais depuis le début, je ne peux m’empêcher de l’imaginer dans sa salle de bains en slip kangourou et avec une moumoute sur la tête. La vérité, c’est qu’il te manque un personnage un peu plus romanesque. Tu veux que l’on reparle de Tolya ? Lui seul est capable de bouleverser Lili. J’ai d’autres héros en magasin pour mon propre roman et je t'abandonne volontiers Tolya. Il est tellement démesuré, qu’à chaque fois que je le mets en scène, je suis contraint d’avaler un doliprane. Mais pour ce qui est d’écrire des lettres d’amour, il est champion du monde, admets-le ! Le temps de changer le prénom de la dame et le tour est joué….
Blanche interrompit la lecture du mail de Yoshka pour vérifier que la lettre d’amour était bien en pièce jointe. Elle l’était, ainsi qu’une autre, toutes deux signées Tolya, mais Blanche ne voulut pas les lire e suite, pas plus que la fin du mail qu’elle mit de côté.
Elle voulait imaginer à nouveau le visage de Martin repensant à la lettre. Que pouvait-il proposer à la femme qu’il aimait après l’avoir lue ? Surtout que Lili n’avait plus qu’une idée en tête après le médiocre mensonge de son compagnon : filer sur la grève pour relire encore une fois ces mots d'amour qu'elle avait gravé en elle. Elle souhaitait vérifier que sa mémoire n’avait rien déformé ni embelli. Oui, elle avait aimé, aimé jusqu’à la déraison, aimé jusqu’à l’oubli d’elle-même. C’était l’été de ses vingt ans. Quinze années s’étaient écoulées depuis; des années d’attente et d’oubli intermittent car Lili, en dépit de tout, n’aimait pas les chagrins pas plus qu’elle n’appréciait l’humeur maussade de Martin depuis quelque temps.
La fin de l’été s’annonçait à Thorville et les pluies à venir s’accumulaient à l’horizon tout comme l’orage domestique qui donnait à l’air un parfum électrique. Martin rodait dans la maison à la recherche d'une nouvelle révélation tandis que Lili emportait partout avec elle le reste de son secret. Car ill y avait plusieurs lettres de Tolya et également un cahier où Lili avait tenu son journal pendant le temps que dura sa liaison. Profitant de l’absence de Martin appelé pour une urgence à Fécamp, Lili se dirigea vers la grève. La mer était basse, une fois arrivée à l’extrémité des rochers découverts, elle sortit la lettre de Tolya de sa poche et la relut :
Warfleet creek – Dartmouth
Le 8 avril 1994
Lili, Lili,
Que j’ai aimé ton regard dans l’amour cette nuit ! Et combien il me fait peur aujourd’hui. Tu étais penchée au dessus de moi ; tu tremblais, tu disais des mots inconnus, tu inondais mon visage et je buvais tes larmes ; tu me regardais avec stupeur. Tes yeux m’interrogeaient: « Je t’en supplie, Tolya, dis moi qui tu es. Je veux savoir. Je t’aime ». Tu te souviens ? Après, tu t’es endormie sur mon ventre. Moi, je n’ai pas fermé l’œil. Ma main était fascinée par ta nuque, captivée par tes épaules. Tu as murmuré dans ton sommeil. Et tu as ri parfois.
J’ai peur, mon amour. C’est peut-être à cause de la lumière qui a éclairé ton corps au petit matin. J’ai oublié le nom du peintre. Certaines beautés devraient être interdites au regard des hommes. Elles font trop mal. Peut-être de savoir que d’autres pourraient les contempler. Un nu n’est pas une falaise.
Dis-moi, c’est vrai ce qu’on raconte ? Que tu sais te réveiller des rêves les plus fous ? Ne me dis pas comment tu fais. Je ne veux pas que tu m’apprennes. Oh ! J’ai affronté d’autres périls. J’ai connu des tempêtes ; j’ai chaviré en mer de Chine ; j’ai survécu dans le désert et même à la passion; j’ai vu des guerres aussi. Pourtant, j’ai peur de revenir.
Tolya
Tolya était revenu, il avait même passé plusieurs semaines à Fécamp et rendait visite à Lili par la côte. Elle le guettait sur la grève de Thorville, allait parfois à sa rencontre en longeant le bas des falaises. Des lettres, il y en eut d’autres postées de tous les endroits où le bateau de Tolya jetait l'ancre. Quant à Lili, elle avait promis d’écrire tous les jours mais elle ne le fit pas. Bientôt les missives du navigateur restèrent sans écho. Comme cette autre que Lili retrouva également dans la table de nuit, près du précieux cahier.
15 novembre 1994, quelque part en mer.
Lili,
J’ai dépassé le Cap Vert. Je m’approche du Pot-Au- Noir par 8° nord. Tu sais combien il est imprévisible. Tu te souviens quand je peignais des cartes sur ton ventre et quand ta hanche était le Libéria ? Il te tardait que mon pinceau soit déjà au Gabon. Après tu me suppliais de doubler l’Angola, de filer trente nœuds vers ton cap de Bonne Espérance. Pourquoi m’as-tu laissé partir ? Qui a dit que les marins n’ont qu’une seule maîtresse, la mer ? Si tu savais comme je me fous de la mer. Aujourd’hui, je veux bien croire qu’elle est belle comme un Turner, que demain elle sera terrible comme un Géricault. Mais au diable la peinture. Tes yeux aussi sont changeants et l’art n’imitera jamais tes yeux.
Lili, combien d’hommes as-tu écorchés vifs en les effleurant d’un sourire ? Tu m’as menti : tu n’es pas de Normandie, tu es de Brocéliande. Ton vrai nom est Morgane. Je posterai quelques lettres en Sierra Léone. J’y trouverai bien un enfant-soldat qui acceptera de me fusiller contre un verre de Coca.
Tolya
Lili avait espéré chacune des lettres de Tolya, elle les lavait lues en pleurant avant de les ranger dans une grande enveloppe en kraft brun en se jurant d'y répondre, plus tard, après la naissance de l’enfant… Mais Julien vint au monde un peu plus tôt que prévu et à vrai dire rien ne se passa comme prévu.
Blanche regarda par la fenêtre l’Eure qui se gonflait déjà des pluies de fin d’été. Elle soupira et se résolut à lire la fin du message de Yoshka :
Tu vois, Blanche, c’est facile de parler d’amour, il suffit juste d’aimer à en crever. Elle a envie de crever d’amour ta Lili ou de mourir d’ennui avec Martin ?
Laisse-moi réfléchir… Voilà ! Tolya ne supportait pas les changements d’humeur de Lili et ses caprices de femmes gémeaux. Alors, il est parti. Blanche, ma très chère Blanche, si ta Lili tombe amoureuse de Martin, c’est que tu n’es pas faite pour la littérature. Ou pour l’amour. Au fond, c’est la même chose, non ?
Yoshka
Le caprice de Lili s’appelait Julien, mais Yoshka, pas plus que Tolya son héros, ne pouvait le savoir. Lili n’était pas une mère ordinaire, elle choisit pour son fils l’ombre protectrice du secret et de la généreuse Véronique. Tolya se crut oublié et Lili découvrit la patience. Elle avait aimé à Thorville et se sachant faite pour le bonheur, elle décida de rester fidèle à cette brèche dans la craie blanche des falaises. Bien sûr, il y eut des hommes, beaucoup d’hommes. Ils venaient tous par la mer et lui rappelaient Tolya. Tous, sauf Martin qu’une tempête avait conduit sur sa route. C’était un signe, pensa-t-elle...
Mais les signes mentent aussi, songea Blanche en terminant son épisode. Elle avait espéré qu’une lettre d’amour en cacherait une autre…
A suivre
(En collaboration avec Richard L.)
Publié le 06/09/2009 à 11h07 dans L'Amour en Zone Inondable