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Blog littéraire de Sybille de Bollardière - Auteur de Romans, de poèmes et d'un roman en ligne : L'Amour en Zone Inondable, sur ce blog. Egalement une chronique "L'Atelier"... d'écriture Publications : Le Défaut des origines - Editions Ramsay - 2004 Alizarine - Editions la Coincidence
Probablement en raison de l’automne qui fit son apparition plus tôt que prévu, mais aussi grâce à la désagréable impression qu’avait laissée mon irruption dans le bureau de Blanche, celle-ci se remit à écrire. En réalité, il serait plus juste de dire qu’elle se relut. La lettre de Tolya n’avait fait que brouiller les pistes. En relisant ses notes et les dernières pages qu’elle avait publiées, Blanche réalisa qu’elle avait oublié de parler de l’enfance de Lili –alors que cette dernière lui tenait particulièrement à cœur. Elle se sentie envahie par le doute. Cette histoire de lettre lui parut aussi absurde qu’il lui était évident qu’une personnalité telle que Lili ne pouvait se contenter de rêver d’une relation vieille de quinze ans. Certes, le lecteur pouvait croire à l’existence de Tolya, à la rigueur à une brève liaison qu’il aurait eue avec Lili, mais il n’était guère possible de l’entrainer au delà. En relisant cette fameuse lettre, Blanche eut une curieuse impression de déjà vu. Tolya, était trop exotique pour être sincère et son message d’amour s’adressait finalement plus à lui-même qu’à une femme aimée. Voila qui lui rappelait furieusement Yoshka. C’était bien sa manière de faire et elle le soupçonna très vite d’avoir simplement utilisé pour le roman une des lettres adressées à ses conquêtes. Bien entendu il était hors de question de demander à Yoshka une nouvelle participation, pas plus qu’il n’était envisageable de l’appeler en l’accusant de recycler ses missives amoureuses. Yoshka n’était pas plus sincère en écrivant qu’en aimant, l’un justifiait l’autre. Il aimait pour écrire et écrivait pour se faire aimer et bien entendu, l’objet aimé n’était jamais l’objet aimant. Blanche n’était ni l’un, ni l’autre, tout au plus un de ces innombrables hasards dont Yoshka jalonnait son parcours.
Elle avait voulu écrire à deux voix et se retrouvait au pied du mur. Son histoire se délitait dans les affres de sa relation manquée avec Yoshka. Elle se rassurait comme elle pouvait en songeant qu’il ne lui manquait pas plus que cette saison écoulée où elle l’avait vainement attendu. Tout en arpentant les rives détrempées de l’Eure, Blanche se disait qu’avec un peu de chance, une bonne tempête lui apporterait la solution. Elle se remit à écrire tout comme Martin se remit à aimer. L’une en épiant les ciels d’automne, l’autre en surveillant les tiroirs de la table de nuit de Lili, sa boite à lettres et sa messagerie. La suspicion gagnant du terrain et aiguisant son désir, Martin prit l’habitude de repousser au lendemain ce qu’il aurait du faire le soir même et ses patients de Fécamp, tout comme ceux de Thorville commencèrent à le taxer de négligence.
Il débarquait chez Lili presque tous les soirs, rangeait sa voiture le long de la route et descendait le chemin qui borde la rivière tout en éteignant son portable. Il se voulait libre de l’aimer et de n’entendre que sa voix. Même la présence de Julien l’irritait, s’il tolérait de le croiser, celui-ci ne devait pas s’incruster ; d’ailleurs Lili l’avait compris, un soir, en apercevant la haute silhouette de Martin dans le chemin elle prit Julien par l’épaule.
- Allez viens, je vais te raccompagner un bout de chemin, il y a Martin qui…
- Oui je sais, il ne veut pas me rencontrer !
- Mais pas du tout, il préfère me voir seule, c’est un peu normal non ?
- Avant je l’aimais bien…
-Arrête Julien !
-Je sais pas si je vais le supporter… Même Véronique pense que c’est pas un bon médecin. D’ailleurs à Fécamp on dit que…
- Je ne veux pas entendre ça !
- T’as tort, c’est grave, après il sera trop tard.
Lili prit Julien par le cou et l’embrassa
- Tu es jaloux ! C’est stupide
Ils sortirent dehors et croisèrent Martin devant le pont. Julien baissa les yeux et ne répondit pas à son salut, quant à Lili, elle l’embrassa rapidement tout en lui glissant :
- Je raccompagne Julien et j’arrive, sers-toi un verre, j’ai fait du feu.
Lili embrassa distraitement Julien au bout du chemin en lui promettant de venir le voir
dès le lendemain puis elle le chassa de ses pensées. Dans l’écheveau des nuages, un soleil violacé amorçait sa descente. Une brise de mer caressait les falaises et emportait vers l’est le
cri des goélands. Lili marqua le pas et regarda la grève en frissonnant. Elle aimait l’idée que Martin l’attende et que ce soit elle qui le découvre en ouvrant la porte. Elle savait qu’il
aurait installé une couverture devant le feu, préparé un plateau avec du chardonnay pour elle, un whisky pour lui. Martin était un homme persévérant et sans imagination mais, en matière
d’amour, cela avait du bon et Lili aimait les clichés amoureux. Si Martin n’hésitait pas à refaire avec application ce qui lui avait semblé agréable, il se montrait néanmoins toujours prêt
à céder à une demande inattendue. Lili, experte en fantaisies sensuelles, mais peu douée pour les relations sérieuses, fit de grand progrès avec lui. Elle lui apprit la liberté des corps dans le
bavardage des âmes et découvrit sa rigueur amoureuse dans les longs rituels silencieux de Martin. La menace d’un retour en grâce de Tolya se dissipa, du moins dans l’esprit de Lili qui renonça
pour quelque temps à le retrouver. Il est vrai que ses dernières recherches n’avaient rien donné. Il n’en fut pas de même pour Martin, qui ne cessait de réecrire sur le corps de Lili cette
fameuse lettre où il avait été question de passion. La brune solitaire de Thorville était devenue sa raison, son enfer aussi car, pas un seul soir il n’eut la certitude de l’avoir possédée
au point d’effacer le souvenir de Tolya.
Alanguie dans le plaisir et parlant d’autre chose que d’amour dès qu’elle en avait l’occasion, Lili ne prit jamais la peine de révéler à son compagnon que Tolya, doux rêveur, n’avait jamais été qu’un grand émotif et un piètre amant. A vingt ans elle ne pouvait le savoir et quinze ans après, elle avait la faiblesse de ne pas s’en souvenir.
Blanche relut sa page en souriant, elle aimait l’idée de Martin en forçat du plaisir, redoutait d’en dire plus mais, émoustillée par ce qu’elle venait d’écrire, elle oublia ses résolutions et adressa un mail à Yoshka.
Ce dernier ne se posa aucune question, le mail de Blanche résolvait la plupart de ses problèmes. Son invitation pressante le dispensait d’affronter une fin de mois difficile et le vide existentiel dans lequel l’avait laissé sa brève liaison avec lucy. Les tempêtes d’équinoxe ne lui disaient rien, alors pourquoi prolonger son séjour à Jersey ?
A suivre
Publié le 12/10/2009 à 21h57 dans L'Amour en Zone Inondable