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La langue retrouvée - atelier de septembre

11 Septembre 2014, 19:02pm

Publié par Sybille de Bollardiere

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Un atelier en septembre, en petit comité pour devancer la rentrée. Un atelier au jardin où il fut question de langue, de celle qu’on entend enfant, de celle qu’on parle adulte ou de cette autre qu’on étudie, jusqu’à celle qu’on découvre au hasard d’un voyage ou d’une rencontre et dans laquelle on tente de s’installer quelque temps. Et puis il y a la langue d’écriture à qui l’on appartient corps et âme, cet autre soi qui raconte des semblants de vie ou la vraie vie, cette langue qui récupère, traduit, déshabille. Peut-il y avoir une langue pour vivre, chérir et aimer et une autre pour souffrir, se souvenir ? Certains, dont je fais partie, n’ont à faire dans leur vie, qu’à deux, voire une seule langue. Ce ne fut pas le cas d’Elias Canetti.

« Entre eux, mes parents parlaient allemand et j’étais censé ne pas comprendre ce qu’ils se disaient. Quand ils s’adressaient à nous autres, les enfants, voire aux gens de la famille ou aux amis, ils s’exprimaient en espagnol. La langue usuelle c’était cet espagnol quelque peu archaïque que j’entendrai encore bien plus tard et que je n’ai jamais désappris, contrairement au bulgare que j’ai oublié très vite, ayant quitté la Bulgarie à six ans sans y être jamais été à l’école. Toutes les scènes de la vie se jouaient en espagnol ou en bulgare au cours de ces premières années. Elles se traduiraient d’elles-mêmes en allemand plus tard. Seuls certains faits particulièrement dramatiques - l’abomination de la désolation pour ainsi dire, par exemple les grandes frayeurs - demeureraient gravés dans ma tête en espagnol, mais ceux-là, jusque dans les moindres détails et à tout jamais. Le reste, donc presque tout, notamment tout ce qui est bulgare, les contes par exemple, c’est en allemand que je m’en souviens.

Je serai incapable de dire comment cela s’est passé exactement. Je ne sais pas à quel moment, à quelle occasion ceci ou cela s’est traduit. Je n’ai jamais voulu explorer la question, craignant peut-être de détruire, par une investigation méthodique et strictement réglée, ce qu’il y a de plus précieux dans mon souvenir. Il est une chose, cependant, que je peux dire avec certitude : les événements remontants à ces années –là ont conservé toute leur force, toute leur fraîcheur dans mon esprit – je m’en suis nourri pendant plus de soixante années. Cependant ils sont liés à des mots que je ne connaissais pas à l’époque. Ces mots me viennent aujourd’hui tout naturellement, je n’ai absolument pas l’impression de changer ou de déformer quoi que ce soit. Ce n’est pas comme la traduction d’une œuvre littéraire d’une langue dans une autre, c’est une traduction qui s’est opérée toute seule, dans l’inconscient… »

Extrait d’Histoire d’une jeunesse La langue sauvée – Elias Canetti Albin- Michel -1980

NB : Elias Canetti (1905-1994) a parlé également l’anglais et ce turc un peu particulier des rives du Bosphore au début du XXème siècle. Juif sépharade, né en Bulgarie, citoyen Britannique, résident Suisse, c’est un écrivain de langue allemande…

 

Qu’elle soit différente ou non de notre langue maternelle, la langue d’écriture est une terre d’asile particulière à chacun. Les rapports étroits que l’on entretien avec elle, ne sont pas dénués d’ambigüité et de souffrance, mais elle nous rejoint toujours au cœur de ce que nous sommes. Ecrire c’est rassembler tous les êtres différents que nous avons été, ceux que nous avons imaginé comme celui que nous devenons en les écrivant. 

Les ateliers : www.la-passagere.org

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La Peur et autres phobies

19 Août 2014, 15:24pm

Publié par Sybille de Bollardiere

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Comment parler de la peur sans évoquer ces longs couloirs qui vous conduisent à l’enfance ? Pour moi la peur est un corridor vert et noir, une source d’ombres et de mystères. Elle a le goût des nuits sèches, le toucher collant d’un linoléum qui dissimule le parquet sans en atténuer les craquements. C’est une forêt un soir d’été sans lune où les enfants sont censés apprendre à ne plus craindre le noir en marchant sur un chemin qui s’enfonce sous leurs pas. La lampe torche que tient le plus jeune vacille, il y en a un qui pleure - toujours le même - et mon cœur d’aînée fait tant de bruit dans ma poitrine que ne n’entends plus rien. Nous sommes les héritiers du Petit Poucet mais nous avons bien dîné. Si ma peur silencieuse me fait avancer plus vite je n’oublierai pas.

 

Des années plus tard la peur est toujours là, omniprésente. C’est le cri d’un enfant ou un chien jaune qui me poursuit en hurlant. De nuit ou de jour, peur de tout ou de rien, le peureux est parfois téméraire la peur est alors sa compagne raisonnable. Attendre… ausculter les bruits de la nuit équatoriale et sentir s’approcher ce que l’on redoute. Le cœur s’arrête et l’on ne perçoit plus que le glissement de la sueur sur sa peau. La peur sent mauvais, nous dénonce à la moindre brise, au moindre regard. Les bruits s’éloignent, ils ne sont pas moins redoutables mais ne nous menacent plus directement. Cédant au jour qui s’annonce, les terreurs nocturnes réelles ou imaginaires, s’effacent est-ce en souvenir de ces nuits-là que j’aime tant l’aube et sa délivrance ?

Quand avec le temps, le déferlement d’images qu’elle provoque s’apaise, la crainte change de nom, Acrophobie. La peur est une salle d’attente, un inventaire que l’on tient à jour ému de ses moindres victoires. On apprend à surmonter, à biaiser ou à fermer les yeux sur ses faiblesses et son amour-propre, plus tard à sourire de soi. Le pire n’est jamais sûr et quand il devient inévitable, il n’est pas toujours ponctuel. Les stratégies d’évitement passent par la lecture, le travail, un certain acharnement à la tâche qui nous rachète - du moins tente-t-on de le croire- aux yeux des autres. L’écriture n’est pas mal non plus, elle vous dispense des hauteurs, de la foule, des transports, des bains de mer et l’on en vient à s’intéresser aux peurs comme éléments d’identité. Tenter d’ethnographier ses peurs, c’est leur rendre grâce, elles viennent souvent de si loin…

(Image Arthur Rackham)

A lire :

l’article de la revue « Terrain » http://terrain.revues.org/1803

Liste des peurs et phobies : http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_phobies

 

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vacances

14 Août 2014, 14:44pm

Publié par Sybille de Bollardiere

vacances.jpgVous êtes en vacances et probablement sans soleil, dites-vous que c’est idéal, rien de mieux pour se reposer, pour redécouvrir dans le calme d’une journée en demi-teinte ceux qui vous accompagnent. Peut-être que d’ici demain je rajouterai un texte un peu plus pensé mais ce n’est pas certain. Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent : La rentrée littéraire, la météo, le bourbier irakien, la déflation, quelques querelles d’intellectuels et puis d’autres combats plus secrets que l’on mène face à la page d’un été qui pour certains, n’a pas vraiment commencé. Je pourrais parler de la Corse d’où je reviens, de ses montagnes et de ceux qui ont croisé ma route : un taureau noir et cornu, un sanglier mais aussi un mille pattes, quelques moustiques, des chats faméliques, des milans crieurs et d’étranges corneilles au costume de pie un peu négligé. Je pourrais aussi évoquer ma peur du vide - les routes corses sont parfois impressionnantes - ma peur du bruit, mes peurs protéiformes notamment en vacances.  La peur, c’est un vrai sujet, maintenant que je suis revenue il serait bon d’en parler. 

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la femme aux yeux d'oursin et autres couleurs d'été

30 Juillet 2014, 08:33am

Publié par Sybille de Bollardiere

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30 juillet 2014

L’été, ses cyclones d’enfants, ses flaques de bleu et ses matelas de nuages. Un été tempéré comme une parenthèse inachevée entre les convulsions du monde. Passer chez soi le temps de faire provision d’encre, de papier et de nouvelles couleurs pour le sud. Carnet de voyage à venir et livres à finir sur le sable.

Derniers jours de juillet dans le vacarme des tondeuses. Avant de repartir demain, quelques lignes de pourpre à la demande de Mathieu Simonet.

 

« Violet de l’aube de juillet, une couleur comme un voyage à l’extrémité du spectre visible pour dire l’affliction et l’effacement. Une couleur sur une peau de pénitence pour le demi-noir d’un deuil accompli. Pigments de magenta et de bleu, couleur d’ombre et de délit, le violet s’offre la pourpre cardinale mais aussi l’obscène, la luxure et des larmes d’améthyste sur la joue mauve du désir. Assise sur le blanc de la toile, la femme aux bas violets d’Egon Schiele, son unique œil au regard d’oursin, la lumière noire de son pubis. Plus loin encore, de manganèse, de cobalt ou d’indigo, suivre la veine violette des grands fonds vers les antipodes et, un soir de printemps austral, découvrir sous le vent de Montevideo, bien loin du lilas et de l’iris, la floraison violette du Jacaranda. »


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