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Gants, cigares et autres madeleines... Atelier du 3 février

, 20:55pm

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Les « propositions d’écriture » qui ne sont pas des "sujets", entrainent souvent les participants sur les traces d’une rencontre, d’un amour ou tout simplement dans le cadre qui les a vus grandir. La première proposition demandait à chacun de nous parler de sa "madeleine" ; dans la seconde, il s'agissait d'un gant trouvé par hasard qui se chargeait de vous raconter l'histoire de son ou sa propriétaire... Et maintenant je vous laisse découvrir les volutes parfumées de passerose, la madeleine chocolatée de Coco, la soie jaune de Dep ou encore le beau récit de Dominique, La Mouffle…

Sybille de B.


"La madeleine" de Cosima

J’avais vu une photo d’un fœtus suçant son pouce.

Apparemment c’est bien avant la naissance que commence cette habitude.

Pendant toute mon enfance mon pouce a été ma madeleine, mon réconfort infaillible dans les moments de détresse.

Petite je me recroquevillais dans le grand fauteuil d’Ortman et, le pouce dans la bouche, je passais des heures à rêver.

Le soir, pour m’endormir, je cherchais da la main libre, une partie froide de mon corps, une cuisse, un pied ou encore le lobe de l’oreille et je la frottais tout en suçant mon pouce.

Vers l’âge de neuf ans mon grand père décréta que je devais arrêter.

C’était l’été, à la campagne, on me mit des gants en coton blancs avec lesquels j’étais censée dormir. Inutile de dire que ca ne marcha pas.

Mon pouce était la, toujours serviable et présent dans les moments ou la vie dérapait me laissant la plaie ouverte, vulnérable.

En mettant mon pouce dans la bouche je me recentrais, ma plaie se fermait un peu, je retrouvais une carapace.

Puis vint le temps de l’internat.

Mes camarades avaient deux consignes me concernant, une de m’enlever le pouce de la bouche, deux  mes lunettes que j’étais censée mettre seulement pour lire, la croyance étant que je renforcerais mes yeux en les ôtant.

C’étaient des bonnes copines, elles me laissaient tranquille.

Le temps de l’adolescence arriva et toute seule j’arrêtais.

Deux décennies plus tard je rencontrais une femme extraordinaire,  directrice d’une revue littéraire de prestige, mère de trois garçons; en parlant, dans un jardin où nous avions amené les petits elle m’avoua que dans les moments de tension et de fatigue il lui arrivait encore de sucer son pouce.

 

Ce fut une source d’inspiration…

Cosima


Des volutes parfumées d’amour

Ces cigares que nous fumions ensemble, nos regards rivés l’un dans l’autre avec une complicité incroyable.

Un cigare pour écouter de la musique…

Un cigare en buvant un whisky pure malt…

Un cigare pour discuter….

Un cigare pour éclater de rire…

Un cigare pour réfléchir…

Un cigare pour attendre ton retour…

Un cigare pour supporter ton départ….

Cela fait beaucoup de cigares…

Qu’est-ce que c’est que cette « petite madeleine » au goût de tabac, à l’odeur forte très spéciale qui dérange beaucoup de personnes ?

C’est un geste, un goût, une odeur, une fumée, une attitude que nous avions en commun.

Je fume toujours ces mêmes cigares, ce sont les mêmes gestes, le même goût, la même odeur quasiment interdite à l’heure actuelle !! la même fumée, la même attitude ; mais je les fume seule maintenant, c’est comme si tu étais encore là.

Pour avoir l’impression de moins fumer (puisque ce n’est vraiment pas bien !), j’ai trouvé une ruse : je coupe les cigares en deux ce qui fait une moitié pour toi, l’autre moitié pour moi. Astucieux, non ?

Passerose

 

Madeleine au chocolat

Aujourd’hui  encore, la simple vue d’un œuf en chocolat et de son ruban coloré dans la vitrine d’une boulangerie éveille en moi des souvenirs à la fois doux et amers. Mais c’est surtout en dégustant  ce chocolat au lait croquant, au goût si particulier généreusement sucré et vanillé, que je suis transportée instantanément cinquante ans en arrière dans le chalet  de mon grand-père à Chamonix.

C’est dans ce petit chalet plein de charme qui surplombait le village face à la chaine du Mont-Blanc que nous passions chaque année les vacances de Pâques avec nos cousins et ce séjour était pour moi à la fois source de grande joie et de grande frustration. Nous passions de merveilleux moments à gambader dans la montagne mais c’était aussi l’époque  des chocolats de Pâques dont, avec mes frères et sœurs, nous étions systématiquement  privés. Chaque année, nous avions beau saliver  devant les vitrines croulant sous les œufs, cocottes, lapins et autres personnages en chocolat, nous n’avions droit qu’à de jolis mais terriblement décevants œufs de Pâques en sucre glace. Mes petits frères et sœurs avaient des crises d’acétone, le chocolat leur était formellement interdit et il ne fallait surtout pas faire de jaloux.

Nos cousins, quant à eux, allaient dénicher dans le jardin de délicieuses sculptures en chocolat au lait bien garnies qui alimentaient notre frustration et développaient aussi chez moi des qualités insoupçonnées. Je trouvais cette situation si profondément injuste, qu’à peine arrivée au chalet, je me métamorphosais en Sherlock Holmes du chocolat. La petite fille honnête et bien élevée que j’étais à l’époque devenait cleptomane  et j’étais prête à me livrer aux pires expédients et aux ruses les plus sournoises pour subtiliser quelques grammes de l’objet de tous mes fantasmes.

Bien sûr, pour éviter la tentation et les crises de foie, nos parents cachaient soigneusement ce délicieux chocolat et seuls nos  minables œufs en sucre sans intérêt trônaient sans danger sur le bureau de mon grand-père à côté de son grand lapin en porcelaine. Mais j’avais développé un sixième sens pour  découvrir ces cachettes d’adultes toujours beaucoup trop évidentes et dévorer en douce, morceau par morceau, les œufs de mes pauvres cousins.

Je me revois, sagement assise sur le canapé du salon, faussement hypnotisée par mon livre, attendant sournoisement le moment propice pour me livrer à mes exactions. Je pouvais faire preuve d’une patience tout à fait inhabituelle pour le petit feu follet que j’étais déjà à l’époque. J’attendais pendant d’interminables minutes que les adultes s’installent sur le balcon au soleil, que mes cousins soient partis en balade, enfin que chacun soit bien loin de ma vue et des placards qui pouvaient receler l’objet de tous mes désirs. Puis je me précipitais, dès que le terrain était libre et je n’avais plus qu’à me laisser guider par mon instinct attisé par la gourmandise et le parfum délicieux du bon chocolat au lait déjà morcelé remballé dans son papier transparent.

Après, il me fallait encore faire vite  et  ne pas sombrer dans l’excès pour essayer de dissimuler mon forfait mais je me laissais souvent emporter par l’irrésistible plaisir du chocolat fondant sous ma langue tout en sachant que j’aurais droit à des reproches bien mérités. Ni ce léger sentiment de culpabilité qui me poursuit toujours aujourd’hui, ni la peur de la punition ne parvenaient me freiner et à ternir ce grand moment de plaisir.

Parfois il m’arrivait même de me relever la nuit, en faisant bien attention de ne pas réveiller ma cousine qui partageait ma chambre, et,  frissonnant  de peur, de froid et d’excitation, je me faufilais  dans l’escalier sur la pointe des pieds pour aller vérifier si les placards de la cuisine ne cachaient pas un peu de mon délicieux butin.  L’équipée était périlleuse car je risquais fort de croiser mon oncle, un grand monsieur assez sombre et  très intimidant qui  avait l’habitude de se relever la nuit pour grignoter des biscuits, et il m’est arrivé de sauter en l’air en croyant entendre des pas ou  bien quand le coucou du salon que j’aimais tant sortait sa petite tête en martelant bruyamment les changements d’heure.

Ces émotions et ces dégustations frauduleuses ponctuaient agréablement les vacances de Pâques en famille et, avec le recul, je suis certaine que mon grand-père faisait preuve d’une grande indulgence à l’égard de mes petites escapades.

Ce qui est certain c’est que depuis la passion du chocolat ne m’a jamais quittée et, si la frustration a fort heureusement fait place depuis bien longtemps à un plaisir non dissimulé, chaque année, la saison des œufs de Pâques réveille en moi un sentiment de plaisir défendu qui me donne envie de sourire au passé.

Coco

 

Les Rideaux jaunes

Elle avait décidé de faire entrer et retenir prisonnière cette lumière si rare dans ces latitudes boréales, elle, l'enfant du soleil qu'elle avait déserté, et pour cela toutes les fenêtres filtraient la lumière au travers de rideaux jaunes éclatants de soie presque rigide.

J'aimais à me glisser dans son intimité après le déjeuner. J'aimais deviner au travers de cette soie, la densité du jour, la présence ou l'absence du soleil réel, et selon le cas, ressentir la chaleur envahir ma nuque, prendre possession de mon dos et me faire ronronner, somnoler, m'engourdir.

Cette sensation je l'ai inconsciemment recréée maintes fois.

A chaque mouvance, dans mes errances, à chaque déploiement des tentures des diverses yourtes successives de mon existence, à chaque tentative d'encrage dans une histoire, une vie nouvelle, un destin, une autre histoire encore.

Les rideaux d'or filtrants la lumière, la chaleur de ce bien-être, toujours à la suite d'un repas d'une collation...

Une sorte de festin de grand fauve ou de petit félin qui, repu, se love dans une sieste léthargique et pourtant ressent et savoure chaque instant goulument.

Ma madeleine est faite de ces lumières chaudes volées à la vigilance de "la fille du soleil" qui n'en a jamais rien su, inconsciente de ma présence, et dont ironiquement je chéri la sienne qui envahit l'espace ensoleillé, filtré par son souvenir enfin chaleureux

Dep

 

La moufle

Mais quelle idiote je fais ! Arriver cinq minutes en avance à un rendez-vous galant, quelle idée. Alors qu'une femme digne de cette qualité se doit de respecter le bon quart d'heure de retard minimum... L'homme, lui, par contre doit déjà m'attendre au bar de cette brasserie. Nous y prendrons un verre prudent et curieux. Il a dû réserver une table pour dîner pour le cas d'un examen mutuel réussi. L'affinité ou le vin fera le reste. Toute la magie d'une rencontre Internet !

        Se cacher, mais où ? Ce petit square pour enfants peut-être. La végétation buissonneuse garde une verdure urbaine encore assez dense en cette fin de saison. Quelques instants sur ce banc devant le bac à sable seront parfaits. L'endroit est désert. Pour cause : un monsieur, plus très jeune, couvert d'une casquette subtilement professionnelle, s'approche « on va fermer, Mademoiselle ».

        Merci pour le « Mademoiselle ». Je suis peut-être la première femme qu'il voit ici sans un landau ou un enfant à bout de bras. Moi, je n'ai pas ce bonheur. Pas le temps, la carrière d'une femme a plus d'exigences que celle d'un homme. Enfin, aujourd'hui, je n'en plus si sûre. Il est de toute façon trop tard. Par contre, je ne suis pas obligée de rester célibataire !

        Les autres bancs autour des jeux sont vides. Je peux imaginer ces mères de famille, ou plutôt les nounous, propres à ce quartier bon chic bon genre. Elles se connaissent, bavardent entre elles. Elles ont tellement à dire, comme si la veille remontait à une éternité. Je ne sais pas si je parlerais avec l'une ou l'autre. Si, peut-être que je lui sourirai quand elle prendra dans les bras sa petite fille en pleurs « c'est juste un peu de sable dans les yeux. Il ne l'a pas fait exprès, il voulait jouer au feu d'artifice avec toi... ».

        Le bac à sable est vide. Non, pas tout à fait. Il y a quelque chose là-bas à demi enfoui. On dirait une moufle. Je vais la ramasser et la donner au gardien. Il connaît certainement la propriétaire. C'est drôle cette moufle allongée, le pouce redressé comme pour dire « hep ! Je suis là, emmenez moi ! ». Je réponds à sa demande avec bon cœur.

        En fait de propriétaire, il doit s'agir d'une petite fille. Une moufle aussi colorée, le sourire d'une fée Disneyland sur le dessus, ne peut appartenir à un garçon, trop fier. Peut-être est-ce la petite fille qui pleurait cet après-midi, le sable dans les yeux. Je suis certaine qu'elle est retournée bien vite jouer avec les autres enfants. Elle a déjà oublié de bouder son camarade pyrotechnicien.

        Une chasse au trésor, voilà ce que le petit chenapan a encore inventé. Plutôt que ses gants, il a décidé que les moufles de l'adorable gamine avaient une bien plus grande préciosité. Les petits doigts potelés privés de la chaleur protectrice, elle ne sait pas encore se défendre du haut de ses quatre ans, trop jeune pour user du charme de ses jolies bouclettes blondes de rigueur. Les moufles feront l'affaire.

        Les enfants jouent. Les mamans, les nounous, appellent à la distribution du goûter fait de biscuits et d'une briquette de jus de fruit. Les enfants oublient leurs jeux, courent vers le toboggan, plongent dans le sable, recouvrent la fée. L'effet papillon enchaîne les événements, me regarde maintenant rêveuse, une moufle de toutes les couleurs reposer au creux de la main. Moi qui n'ait jamais tenu la main d'un enfant.

        Le temps passe finalement très vite. De loin, le gardien me fait signe « il faut y aller maintenant... ». Je quitte le petit square enchanté. Sur le trottoir d'en face, un homme s'apprête à traverser, protégeant d'une main une petite fille toute mignonne, emmitouflée dans sa doudoune rose. Il sourit, plutôt belle allure dans son manteau droit, coupe parfaite. Il tient dans l'autre main quelque chose... une moufle de toutes les couleurs, une fée sur le dessus. Adieu monsieur Internet, les deux moufles feront la paire !

 

 Dominique