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Le défaut des origines, extrait

, 14:13pm

 

 

CHAPITRE  1

Tous les livres, dans leur précarité, sont livres de nos mortelles faiblesses.

Le livre de l’Hospitalité. Edmond JABES

 

« Tu ne t’en sortiras pas !... »

Il avait  dit cela entre la rage et la surprise, tenant la porte d’entrée d’une main. Il me regardait à la fois navré et moqueur. J’avais répondu en évitant de le regarder : « J’essaierai... »

 Je ne plaisantais pas vraiment. Depuis des mois je m’entraînais mentalement à son absence ; je sabotais notre amitié publiquement, prétextant mon besoin d’indépendance et de liberté. Il y avait toujours un ami rassurant pour convenir avec moi du factice de la conjugalité homosexuelle, trop heureux de pouvoir énoncer ses certitudes face à l’échec : « Le quotidien, c’est notoire,   ruine le désir, et puis ton...Tom, on a pas idée de porter un nom pareil à son âge, il est parfaitement stupide.». Quel soulagement ! Mon Tom n’avait pas toutes les qualités, il était beau, drôle, élégant, charmeur, mais heureusement « parfaitement stupide » ; il me restait donc quelque chose à moi, « l’autre » qui vivait dans l’ombre de ce soleil tapageur depuis cinq ans. En fait, il ne me restait officiellement qu’un peu plus d’esprit, juste ce qu’il faut pour admettre que j’étais vieux, vraiment vieux, et que je n’avais plus qu’à m’installer dans un rôle de  gourou, de vieux sage cynique et apaisé, pour pouvoir encore espérer attirer quelque autre Tom,  des Tom de banlieues ou d’ailleurs, de plus en plus jeunes, de plus en plus incultes. Le pire, c’est que nul ne devinera jamais le courage qu’il me fallut ce jour-là pour trouver les mots de la rupture consommée. Quand il faut ramener la passion, l’égarement, au raisonnable aveu de l’invivable et rendre sa liberté au captif, cabré dans sa colère comme il l’était dans la séduction... Il ne reste plus qu’à trouver ce ton neutre et  à chercher un objet insignifiant où poser les yeux pour l’éviter, lui. Comme on reprend son souffle,  quand il s’avère définitivement impossible d’assassiner l’amour en le regardant dans les yeux.

 

La porte refermée, je me suis senti glisser dans la médiocrité ; lentement, je redevenais ce tas de chairs informes qui n’aspirait plus qu’à souffrir en silence. Chasser la grâce d’aimer dans le seul espoir d’être aimé à mon tour, rompre pour me refaire une image, me permettaient de n’avouer ma honte de vaincu qu’à moi-même. C’est moi qui n’était plus séduisant, moi qui  me détruisais jour après jour.  Seul un amour absolu pouvait me sauver de ce mal rampant qui avait pris la forme d’un saurien venimeux ; depuis deux mois, « La Faucheuse » hantait mes rêves et infectait mes nuits comme la morsure fatale du varan... Un beau geste, une belle rupture tragique qui redonne un peu d’éclat au héros vaudrait à mon image un regain d’intérêt. Maintenant, il allait falloir jouer serré. Plus que jamais, il faudrait tenir ce rôle à bout de bras ; ce n’était pas vraiment le moment de fléchir ou de s’abandonner. Se reconquérir c’est se refuser la moindre mélancolie ; désormais, il me fallait afficher le masque d’un homme  triomphant et libéré.

 

Le Défaut des Origines

Editions Ramsay 2004

Sybille de Bollardière


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