Les jours suivants
22 septembre 2026
C'est le premier jour d'automne et pourtant il n'a jamais fait si beau, c'est une journée d'été avec en fond sonore l’aboiement des chiens et le claquement régulier du bec d’un pivert. Plus loin, le ronronnement d’un tracteur à l'arrêt. Dans le ciel de cette fin septembre, la trainée lumineuse d’un avion fonce sur le clocher, une autre remonte vers le nord, croisant celles qui vont d’est en ouest ou inversement. Je me sentais à l'abri dans ce village que j'imagine quitter pour recommencer ailleurs mais aussi peut-être pour écrire différemment. Rupture d’exil pour renoncer à la fiction, ne plus avoir peur et accepter enfin d'être celle que je suis à ma juste place dans le livre à venir comme dans ma vie.
Je n’ai rien fait de mal… Devant mes yeux éblouis par le bleu incandescent du ciel, quelques papillons jaunes, des sauterelles qui ont survécu aux cinq canicules de l’été et puis tout ce qui a reverdi et fane à nouveau avec la chaleur de septembre. Je m'habitue à l'absence du grand pin, mais je ne suis plus la même. Il m'a libérée de mes attaches et me voici plus provisoire que jamais. Celui qui a été le totem de nos saisons a laissé la trace de sa chute sur l'herbe et en moi. Hier, comme pour effacer leur faute, ceux qui l’ont abattu sont revenus enlever son cadavre. Je ne vois pas d'autre mot pour décrire ce qu'ils ont fait. Du grand pin, il ne reste quelques photos, une aquarelle et sur l’herbe jaunie, cette souche qui affleure avec sa chair à vif striée par la scie qu'il a décapité.
Dans le jardin qui manque d’eau l’air est encore saturé de son odeur. Elle se répand dans la vallée, dessine la silhouette de l’absent.
Je n’ai rien fait de mal… Mais pendant qu'ils débittaient le pin j’ai senti que c’était moi que l'on raccompagnait à la porte de ce village où j’ai trouvé refuge il y a dix-huit ans. Avec quelques échardes sous la peau, c’est une autre qui écrit aujourd’hui. Effacement, renoncement… Oui parfois, il faut renoncer à la fiction et ne plus redouter ce que pensent les autres.
Renoncer aussi à trouver des excuses pour le mal que l'on m'a fait et je pense à ce livre ouvert par hasard hier en rangeant une bibliothèque, un opuscule avec quelques théories philosophico politiques de mon père qui avait espéré un temps, influer sur les événements de sa génération, un témoignage que je n’ai jamais ouvert, une sorte de testament dont je viens de découvrir près de trente ans après sa mort, la dédicace :
A C… (sa deuxième femme)
et à ses enfants qui sont aussi les miens.
Je souris, pas vraiment surprise par son habileté. En un tournemain il nous a renié mes frères et moi pour cette nouvelle vie qu’il voulait vierge de tout souvenir. Mes frères n’y survivront pas mais je suis toujours là. Oui, là, réfugiée où je croyais n’avoir aucune racine, aucune ombre tutélaire… Mais l’arbre est tombé. Je suis libre et depuis bien plus longtemps que je ne le pensais, libre d'écrire, fille de personne, reniée et libérée.
Je ne fais rien de mal, j’ai le droit de pleurer un arbre, de ne pas aimer mon père et de regretter mes frères tous les jours de ma vie, ma mère aussi. Celle qui me demandait dans ses derniers jours : Ecris-nous ! Il faudra bien que je m’exécute...
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