Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Sybille de Bollardière

extraits - romans

commentaires

Une vague idée de ce qu'était le bonheur...

16 Avril 2012, 13:56pm

Publié par Sybille de Bollardiere

L'amour en zone inondable, extrait du roman (à paraître un jour)L'amour en zone inondable

Le décor de l'amour en Zone inondable, Le port de Fécamp

 

Martin Hamel avait toujours beaucoup aimé sa mère, trop pour espérer en être délivré. Il continua de l’aimer au-delà de sa mort, mais dans cette terreur froide qu’elle lui avait inspirée. Enfant, même aux pires moments, il n’avait jamais rêvé d’être heureux, le bonheur avait à ses yeux quelque chose de choquant, d’obscène. Pour lui, l’essentiel était de devenir un adulte convenable.

Martin était né à Fécamp au tout début des années 70, il avait passé son enfance dans cette même région auprès d’une mère habillée en orange avant qu’elle n’adopte définitivement le gris et le versant mélancolique de sa dépression. A son adolescence, Natalie (elle tenait à son nom « sans h »pour se démarquer d’une vie ordinaire et sans éclat) n’était plus depuis de longues années qu’un soleil éteint dans le canapé marron du salon familial. « Je suis fatiguée, sois gentil d’aller dire à ton père… » Était la phrase redoutée par Martin ; elle annonçait les habituels désastres de fin de semaine quand sa mère allait dormir et qu’on ne pouvait plus la réveiller. Parfois elle disparaissait et on la retrouvait soit au grenier, soit dans le coffre de sa propre voiture, recroquevillée sur elle-même, couverte de son vomi. Elle pouvait aussi aller marcher le long des falaises et revenir brisée de ne pas avoir eu le courage de se jeter dans le vide.

En dépit de l’acharnement que déploya son père pour lui assurer une éducation exemplaire, Martin ne se souvenait pas d’avoir été brillant ou ambitieux, d’ailleurs personne ne souhaitait cela autour de lui. C’était un garçon calme qui trouvait sa satisfaction dans des joies simples. Excellent en sport, bon en math, il eut certaines difficultés dans les sciences humaines mais par chance, il commença ses études de médecine dans les années où les humanités n’y avaient plus aucun crédit. Il fut content d’obtenir son diplôme, comme il l’avait été de ses exploits sportifs, de son bac et de sa première expérience sexuelle avec Sabine, sa voisine de cour de code.

S’il n’avait jamais été vraiment heureux, il n’avait pas été à proprement parler malheureux non plus. Sauf une fois peut-être, quand il avait vu sa mère revenir d’un long séjour en clinique, abrutie de lithium et dévastée par les effets secondaires. Il avait fui, recherchant pour lui-même les images de celle qu’il avait tant admiré malgré ses hauts, ses bas, son épouvante et ses fracas. Il revoyait la Natalie de la grande époque quand, son père parti pour quelques jours, elle profitait de sa liberté pour entrainer son fils aîné dans ce qu’elle appelait « la tournée des grands ducs » ; Martin n’avait que  huit ou dix ans mais il se souvenait de ces départs en voiture vers l’ouest. Natalie roulait à tombeau ouvert en écoutant son top 50 : Bonnie Tyler, Mylène Farmer, Jermaine Jackson. Ils descendaient dans le meilleur hôtel du Mont Saint Michel, elle prenait la plus belle chambre, ouvrait la fenêtre sur la baie et commandait du champagne. « Tu vas voir ça mon petit, la mer remonte à la vitesse d’un cheval au galop »... Elle lui racontait Tomblaine, les filles perdues noyées, les amants qui ne viennent pas et les maris toujours plus puissants. Après quelques jours de somptueuse cavale, la vie ordinaire reprenait ses droits et Martin tombait soulagé dans les bras de son père. Il s’endormait à l’arrière de la Mercedes durant le retour au bercail et le lendemain reprenait l’école le cœur un peu serré mais rien de trop. Le calme était revenu à la maison et « les grands ducs » attendraient sa mère au Mont Saint Michel, à Etretat ou à Paris. Paris, la ville où il fallait étudier pour survivre à Fécamp, à la sardine, aux eaux usées sur les galets. Oui, Martin avait toujours fait ce qui était prévu, il était parti pour Paris et voila que, des années après, il revenait. Au moment où commence le récit de Blanche, il n’avait toujours qu’une idée vague de ce qu’était le bonheur.


Voir les commentaires

commentaires

Le temps dessiné

1 Janvier 2012, 19:59pm

Publié par Sybille de Bollardiere

ecriture-3125.JPG

L'entre-deux livres est un carnet de croquis, une planche en noir et blanc qui remontent le temps.

Cet été-là en musique...


Voir les commentaires

commentaires

De la faiblesse des héros...

5 Octobre 2011, 21:19pm

Publié par Sybille de Bollardiere


L'amour en zone inondable


"C'est faiblesse que d'aimer et c'est souvent une autre faiblesse que d'en guérir" Blanche ne se souvenait pas de qui était cette phrase, elle songea même qu'elle se souvenait de pas grand chose en dehors de son roman. Quelques semaines après sa rupture avec Yoshka, elle constata que l'amnésie brouillait déjà la trace de son visage. Alors elle éprouva une tendresse un peu marquée pour ce personnage qui se dessinait sous les traits de Martin. S'il avait été faible ou lâche, il allait le payer le prix fort elle ne l'en aima que d'avantage, persuadée que c'est grâce à son héros qu'elle serait rachetée, elle, et tous ceux qu'elle avait aimés et oubliés...

A propos de L'amour en zone inondable...


Voir les commentaires

commentaires

Extrait une femme d'argile

19 Mars 2011, 23:11pm

Publié par Sybille de Bollardiere

Congo

L’agonie de la scolopendre avait duré toute la nuit. Longtemps encore j’allais entendre le crépitement de ses pattes sur les parois du plat en verre qui la maintenait prisonnière. Dans l’air raréfié, ses mouvements ralentissaient puis reprenaient par spasmes de plus en plus espacés, jusqu’à ce que le silence m’informe de son asphyxie.

Il faisait terriblement chaud ce soir-là, comme si la vapeur des premières pluies s’était concentrée dans ce repli des plateaux où coule la rivière Mokuliti. Le mille-pattes géant s’était aventuré dans la maison aux premières ombres du crépuscule, je l’avais aperçu à la lueur de ma lampe-torche, ondulant le long des murs comme une gigantesque arête articulée. C’était un soir d’octobre et je m’apprêtais à me coucher après avoir contemplé le soleil rouge de ce pays d’Afrique centrale où je vivais depuis plusieurs années. Seule Européenne à des kilomètres à la ronde et recluse volontaire dans cet endroit sauvage, je supposais qu’on m’avait oubliée. L’absence de route filtrait inexorablement les nouvelles. Les combats avaient dû cesser, on n’entendait plus les tirs au petit matin, et les longues colonnes de fumée noire que l’on pouvait observer depuis les plateaux avaient diminué. De loin, la ville paraissait assoupie dans sa brume. Je guettais le retour des pluies comme si elles avaient le pouvoir de laver la honte et la douleur des vaincus, mais la saison sèche s’éternisait et sous un ciel de plomb, le fleuve charriait sa moisson de cadavres et les vestiges des bancs de sable.

Sous la paillote au bord de la rivière, je rêvais de pouvoir à nouveau profiter du chant des oiseaux et de celui de l’eau quand elle dévale les collines après les averses. Je m’efforçais de vivre au jour le jour, en évitant de penser à ce qui m’avait conduit ici. Mais, ce soir-là, la chaleur et les mouvements de la scolopendre dans sa cage de verre avaient raréfié l’air, c’est moi qui m’asphyxiais, moi qui luttais le long des murs dégoulinant d’humidité contre des escadrons de moustiques. Je regagnai la chambre, laissant la lampe allumée dans le couloir non loin de la « bête » que je voulais pouvoir surveiller. C’était une énorme scolopendre, elle devait mesurer près de quarante centimètres et ses pattes venimeuses semblaient inoffensives dans leur immobilité. Malgré la chaleur et les insectes qui entraient par les trous de la moustiquaire, je m’endormis. Dans mes rêves, l’abominable mille-pattes glissait sur mon corps. Au petit matin, la lampe s’éteignit, faute de pétrole. Armée d’un balai, je soulevai le plat et poussai l’insecte inanimé dans la cour. Mais soudain, je le vis se raidir, se redresser, puis filer vers la maison, totalement régénéré. Frissonnante de dégoût je suivis la scolopendre armée du couteau de canne qui me servait à défricher les abords de la rivière. Ce fut un vrai carnage ; je tronçonnai le monstre en plusieurs morceaux qui s’animèrent immédiatement d’une vie nouvelle. Horrifiée, je découvris que rien n’arrêtait la prolifération de la créature. Elle se multipliait au rythme de ma folie meurtrière. Déjà je l’imaginais colonisant le moindre recoin, le moindre buisson pour reconstituer ses forces, se reproduire à l’infini. La bête allait revenir chaque nuit, comme la peur, quand, le jour défait, on commence à guetter dans le silence ces bruits inattendus qui signalent une présence.

Il fallait en finir, partir. À l’heure la plus chaude, quand le soleil blanc écrasait les collines de son haleine de forge, je fis lentement glisser la pirogue sur la grève. Je n’avais pas grand-chose à emporter, un vieux sac avait suffi à contenir le maigre butin de ces derniers mois : quelques livres, des cahiers de notes, des vêtements pour la plupart usés et défraîchis. Je décidai de garder sur moi mon arme, un 357 Magnum que je ne quittais plus et je laissai mon refuge des plateaux aux pillards et à la prolifération des scolopendres

La rivière Mokuliti glissait sous les buissons et les hautes herbes vers la forêt-galerie et les vestiges d’un ancien village de pêcheurs. Autrefois c’était là que je venais cueillir des mangues sauvages... Autrefois, quand le Congo[1] n’était encore pour moi qu’un mirage exotique et coloré. Mais, ce jour-là, je ne regardai pas le paysage, j’évitai les zones découvertes de la rivière, préférant m’en tenir à une navigation prudente et silencieuse le long des berges. J’offris mon dos et ma chemise aux griffes des épineux, guettant à la rapidité du courant l’imminence d’un étranglement, les rochers et, plus bas, le confluent avec le fleuve. Aucun signe de vie sur des kilomètres ; les rares habitants des rives avaient dû fuir vers les forêts lors des derniers combats. Il ne restait que quelques pirogues dissimulées sous le feuillage et, çà et là, comme suspendues dans le temps, des huttes couvertes de lianes.

En arrivant au confluent, je vis une dernière fois la ligne bleue des plateaux et la lisière des forêts de bambous. Je quittai l’eau claire de la Mokuliti pour la nonchalance trompeuse du grand fleuve couleur de thé. Devant moi, il s’étalait souverain, repoussait ses berges vers les lointains pour laisser la place aux îles et aux bancs de sable éphémères de l’hiver austral. Je naviguais sur le Pool[2], une véritable mer intérieure, un paradis, si l’on excepte l’accablante chaleur et cette absence d’oiseau dans le ciel qui rend le silence oppressant. Je gagnai les courants qui longent les îles. L’eau se fit plus mince, ma pagaie s’enfonça dans le sable en soulevant une vase laiteuse et écœurante. Une fois encore, je voulus revoir ces plages immaculées, me brûler les pieds en m’enfonçant dans ce sable crissant sous les pas comme de la neige fraîche. Une fois encore, je longeai les hautes herbes qui poussent en une saison et finissent avec les pluies dans les tourbillons des rapides en aval de la ville.

En finir avec l’Afrique supposait aussi d’en faire provision, d’amasser des images pour un temps de famine quelque part, ailleurs, dans un monde devenu étranger que je pourrais peut-être nommer un jour « chez moi ».

J’avais aimé ces îles sans nom qui, d’une saison à l’autre, ne se ressemblent jamais, ces huttes provisoires que l’on dressait pour la journée comme des Robinson soucieux de protéger leur intimité. J’avais aimé ces traces de pas qui n’étaient pas les miennes et dans lesquelles je me glissais pour ne pas « le perdre ». Des pas d’homme immenses qui annonçaient sa silhouette là-bas dans les roseaux, épiant les rives, les pirogues et les barges descendant du nord chargées d’hommes et de marchandises.

« Le pays du Fleuve », comme je l’appelais, m’avait fait cadeau de tout, il fallait lui rendre justice, accepter de partir pour survivre, pour renaître ailleurs.

(...)

"La piste devenait de plus en plus pénible, des milliers de mouches nous encerclaient dans les hautes herbes et parfois il nous fallait sortir de la voiture pour trouver un nouveau passage. Soudain, j’eus la vision d’une immense allée de fleurs jaunes qui nous guidait vers un lac encerclé de collines mauves. Pierre me prit par l’épaule, stoppa le moteur et me dit :

- Regarde, c’est le fleuve.

Nous avancions sur une nuée de papillons jaunes qui recouvrait les flaques d’eau boueuse de la piste. Là, il avait plu. Qu’importait notre pauvre butin qui chauffait dans le coffre et nos visages noircis par les brûlis de la plaine. Nous étions comme transfigurés par le paysage. Pierre m’observait et comme j’essayai de parler, il me dit :

- Ne dis rien Julia, un jour tu comprendras qu’on peut faire de grandes choses ensemble ici."

[1] République du Congo souvent nommée Congo- Brazzaville.

[2] Le Pool (anciennement Stanley Pool, parfois Malebo Pool ou lac Ngobila) est un lac formé sur le fleuve Congo inférieur. Il est long d’environ 35 km sur 23 km de large, soit près de 400 km2. Au centre est située l’île M’Bamou et de part et d’autre, au sud du grand lac, se trouvent se trouvent les capitales des deux Congo : Brazzaville et Kinshasa.

 

Extraits d'Une femme d'argile

 

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 > >>