Un poulpe sous la neige
Romans, poèmes, atelier d'écriture
Piotr se remit plus vite que prévu et le séjour au 9 ème étage Nord ne fut plus bientôt qu’un mauvais souvenir. Une surprise l’attendait dans le Perche où nous avions prévu de passer sa convalescence. Déçu de ne pouvoir publier Yoshka dont les nouvelles érotiques qu’il nous annonçait depuis des semaines n’étaient toujours pas prêtes, il feuilletait négligemment un manuscrit lorsque je l’interrompis dans sa lecture :
- Elle t’attend dans le salon !
- Comment ça ? De qui tu parles ?
- Mais de Ludmila K. dont tu lis les poèmes depuis plusieurs mois et que tu rêves de rencontrer sans vouloir te l’avouer.
Piotr fit une grimace assortie d’un frémissement de tentacule et se dirigea vers le salon où l’attendait Ludmila.
Dès les premiers instants il fut fasciné et perdit le peu de professionnalisme qu’il avait réussi à acquérir. Ce n’était plus un éditeur et finalement assez peu un poulpe. Il ressemblait à s’y méprendre à un quinquagénaire maladroit pour ne pas dire grotesque dans sa tentative de séduction.

Sage comme une image dans sa petite robe noire, Ludmila le regardait se débattre dans ses contradictions. Piotr commença par lui déclarer qu’il aimait beaucoup son style et qu’il ne mettait rien au dessus de la poésie puis il se rétracta quelque peu en lui assénant que ce qui importait avant tout c’était le récit. Ludmila eu beau lui déclarer d’une voix légèrement agacée que son manuscrit ne comportait que des poèmes et que si certains étaient en prose ils n’avaient pour autant aucun rapport avec un récit, il s’obstina :
- Oui, bien sûr, c’est ce que je regrette… Même si ce que vous écrivez … Enfin, vous n’auriez pas un roman ou même quelques nouvelles parce que vous comprenez, pour une première publication…
Ludmila comprenait très bien, elle émit un soupir puis jeta un regard vers la fenêtre avant de répondre :
- Ecoutez, il se fait tard et je voudrais rejoindre la côte avant la nuit. Je vous laisse mon texte et vous me rappellerez si vous le souhaitez n’est ce pas ?
Ludmila se leva et se dirigea vers l’entrée où je l’attendais. Je ne pus m’empêcher d’ajouter :
-Laissez-lui une chance Ludmila, ce sont ses premiers pas dans l’édition…
En collaboration avec Pierre-Elie Ferran
Semaine difficile pour Piotr qui cherche à fuir dans une tentative poétique les réminiscences douloureuses d'un amour sans espoir et une intoxication aux moules surgelées. A son chevet au 9ème Nord, j'ai rempli mes premières grilles de sudoku et contemplé les dépressions successives qui ont balayé l'ouest de la France. Ma seule consolation : Houellebecq a reçu le prix Goncourt, j'ai crains un moment qu'il n'échappe à cette punition. Il me semble que certains prix, tout comme la gloire, ont le son du tocsin quand ils viennent trop tard.
Piotr face à sa nouvelle vie dans les couleurs de l’automne. Grâce à un jeu de miroir, je l’observe assis à ma table de travail, tour à tour à son image et à celle sans cesse redessinée de ce qu’il comprend des sentiments humains. Etonnant Piotr à qui je prête mon espace, mes livres et parfois jusqu’à mes souvenirs.
Mais laissons Piotr cartographier son errance terrestre et son avenir d'éditeur, j’ai d’autres projets : des nuits immobiles penchée sur l’écran de Google earth où je repère d’un œil ce que ma main suit sur les cartes délavées d’un recueil d’îles. L’Atlas des îles abandonnées a été consacré plus beau livre allemand de l’année 2009. On le doit à Judith Schalansky née au bord de la Baltique en ex-RDA en 1980. Dans ces très belles pages qui semblent venir d’une autre époque, l’auteur y dessine avec une langue aussi précise que poétique, les contours d’un monde oublié qui ne cesse de nous hanter.
Des îles, des paradis et des enfers juste posés sur nos rêves en quelques lignes, le temps pour nous de désirer cet au-delà interdit, inaccessible ou abandonné. « Si j’aimais tant les Atlas, c’est sans doute parce que ces lignes, ces couleurs, ces noms remplaçaient des lieux réels que je n’aurais jamais pu visiter. Mais cet amour survécut au grand chambardement, quand le monde me fut ouvert et que mon pays natal eut disparu des cartes, lui et ses frontières, politiques et mentales.» Tout est dit…
Atlas des îles abandonnées- Judith Schalansky- Préface d’Olivier de Kersauson- Arthaud 25 €