Ce matin à 7 heures, le silence de la nuit d’octobre rythmé par les vagues de la marée montante. Concarneau un dimanche, lendemain de Fest Noz.
Nous voulions écouter de la musique celtique. Sur le port on nous avait dit : « venez ce soir on en mettra un peu enfin, pas trop, ici on est plus années 80 » et puis l’info est tombée sur mon smartphone : Fest Noz au CAC, la salle de Concarneau.
20 h 15, la salle était encore calme, quelques groupes - des jeunes pour la plupart- se pressaient près du bar, d’autres se jetaient sur les quelques chaises alignées le long du mur. Sur la scène, un flûtiste et une cornemuse commençaient leurs réglages. Au milieu, immense, le sol de la salle comme une scène déserte que personne n’osait fouler. Et puis ils sont arrivés, régulièrement, par deux, par quatre, des familles entières, des amis, des collègues, des vieux, des jeunes, quelques enfants, des cadres, des retraités, des tatoués, des chevelus, des chauves, venus de Quimper, de Pont l’Abbé et de la Cornouaille toute entière. La chanteuse a entamé son couplet en breton et je les ai vu se faufiler tout autour de la salle, des femmes surtout, elles se donnaient la main. Après le dernier couplet, la chanteuse a annoncé les gavottes et là, il n’y avait plus que nous assis contre le mur, ébahis devant cette chaîne humaine lancée dans la ronde hachée, obsédante, des petits pas bretons. Le son était infect et la musique incroyablement répétitive mais la magie était là. Trois heures plus tard, nous y étions encore le Frison et moi, les tympans en vrac mais au milieu des musiciens* et de la foule, fascinés et émus, heureux d’être là et malheureux de ne pas en être, de ce pays là où les hommes et les femmes dansent des nuits entières en se donnant la main. Tellement fiers, tellement souriants jusque dans les toilettes quand je me suis retrouvée avec les femmes venues se rafraîchir après une « scotiche » endiablée…
« Et vous le Brexit ça ne vous gênes pas ? m’ont-elles demandé. Le frison et moi ne sommes pas anglais mais pour eux, de toute manière des étrangers et la frontière n’est pas très loin, bien avant le Mont Saint Michel et le cours du Couesnon** « Vous parlez bien le français pour des hollandais ! » Oui surtout moi ! « Et puis c’est rare de venir de Normandie pour nous voir. Au fait, est-ce que c’est joli la Normandie ? »
Oui c'est joli la Normandie, la Bretagne, la France et à vrai dire tout est joli quand on voyage plume au vent mais la question n'est pas là. Hier soir à Concarneau c'était tout sauf du folklore, une histoire de vie, d'appartenance, de fraternité mais ce matin, je me console en me disant que la route est belle aussi.
* Bagad Quimper - Bodénès- Hamon Quintet - Bagad Penhars
** « Qui dans sa folie, mit le mont en Normandie »
Hendrik Nicolaas Werkman communément appelé HN Werkman, est un artiste néerlandais, typographe et imprimeur Il est né à Leens, dans la province néerlandaise de Groningue.
En 1908, il crée une imprimerie et maison d'édition à Groningen qui employa jusqu'à vingt personnes. En raison d'ennuis financiers, il dut fermer et se contenter d'un petit atelier dans le grenier d'un entrepôt.
Werkman était un membre "de Ploeg". (Les artistes du groupe De ("The Plough"), pour laquelle il a imprimé des affiches, des invitations et des catalogues.)
De 1923 à 1926, il expérimente des collages avec différentes polices de caractères, des clichés et autres matériaux d'imprimerie. Il a également utilisé le pochoir et et des techniques d'emboutissage pour obtenir des effets uniques.
En mai 1940, peu après l'invasion allemande des Pays-Bas, Werkman, commence à publier une série d'histoires hassidiques de la légende de l'Baal Shem Tov grâce à leur maison d'édition clandestine De Blauwe Schuit ("Le Barge Blue "). La série invitait à la résistance spirituelle tout en commentant l'occupation nazie avec un certain humour.
Le 13 Mars 1945, la Gestapo arrêta Werkman, et le fit exécuter par un peloton d'exécution, ainsi que neuf autres prisonniers près du village de Bakkeveen le 10 Avril, trois jours avant la libération de Groningen ...
Ses peintures et ses gravures, confisquées par la Gestapo ont été perdus dans l'incendie qui a éclaté au cours de la bataille entre les forces allemandes et canadiennes sur la ville.
NB : Certaines photos représentent un magnifique et exceptionnel buffet ou lWerkman a reproduit certaines scènes de la Bible. Cette pièce rares ainsi que d'autres ont été montrées au Musée de Groningen lors de l'exposition qui a été consacrée à Werkman en juillet 2015.
Je n’ai pas toujours habité cette ville mais dans mon entourage bien peu sont au courant. Je suis d'ici maintenant autant qu'on peut l’être, étrangère mais installée, membre de cette colonie d'exilés venus chercher à Trieste ce qu'ils n'ont pu trouver ailleurs. Nos oublis et nos manques nous rapprochent. Sans nouvelles du passé j’ai fini par m’en défaire pour adopter celui des lieux où je vis, celui de ceux que je croise ou côtoie chaque jour rendant désormais incongru les souvenirs d’une vie ancienne vidée de ses protagonistes.
Oui, il y a bien eu une vie avant cet appartement de la Piazza Barbacan et cet autre beaucoup plus vaste qui donnait sur le canal. Une vie dont il ne me reste rien en dehors des souvenirs froids, venteux et humides qui ont résisté à l’autodafé auquel je me suis livrée il y a vingt ans. Quelques images surgissent parfois les jours de pluie mais c’est une autre que moi qui se souvient de Paris en novembre et des printemps en Normandie, clichés noir et blanc suspendus au fil du temps.
« Buon giorno Signora Huby » a demandé l’homme avant d’ajouter en français « J’aimerais vous parler… »
Un bref instant j’ai pensé décliner comme si le ton grave de la voix m’avait avertie du danger mais j’ai déclenché l’ouverture de la porte du hall, entendu son pas jusqu’à l’ascenseur et guetté son arrivée en sachant confusément que c’était fini, on m’avait retrouvée. Trieste ma ville venait de briser le cocon où je me lovais depuis des années. Avec l’irruption de l’envoyé de Maître Gilard, notaire à L’Aigle, j’ai su que j’allais dérouler à nouveau le récit de cette vie antérieure. L’entrevue n’a duré que quelques minutes, suffisamment pour que le petit homme gris venu à pied de la gare centrale comprenne qu’il me fallait un peu de temps. Une fois passée la première angoisse d’être retrouvée, rattrapée, jugée-forcément coupable - Les visages sont revenus un à un, douloureux, inquiétants mais surtout tellement étrangers.
« Si vous le permettez, je reviendrai dans l’après-midi » a dit le petit homme gris en déposant sur la console une enveloppe de kraft beige « Prenez votre temps… »
Trieste, ma ville depuis vingt ans soudain passée au second plan, « floutée ». Sensation insupportable de perdre ma vraie vie construite avec tant d’acharnement avant qu’elle ne devienne simplement le quotidien d’une femme heureuse, épanouie. Une Française oui, mais qui se soucie aujourd’hui de savoir d’où je viens dans cette ville qui se joue des frontières depuis son origine ?
C’est à Trieste que j’ai décidé d’échanger mon passé contre un avenir en réinventant mon histoire. Une vie à partir de rien où l’on se dit que tout ce que l’on a vécu avant n’a pas existé, une vie dépossédée, lavée, rincée des hontes et du chagrin. Dans les premiers temps ça se résumait à des détails pratiques du quotidien. Pour oublier celle que j’avais été, prendre l’habitude de ne pas laisser de traces. Éviter d’écrire, de signer, de s’inscrire, glisser sur le temps étrangère, anonyme, apprendre à parler une autre langue, devenir une autre soi. Ma métamorphose a commencé Via Battisti près de la synagogue, dans l’appartement sombre de Carla Ettmejer mélange de slovène, de napolitaine et d’Autrichienne, une vraie triestine. Professeur d’italien, confidente des heures sombres, elle a été là tous les jours à m’insuffler ses racines, son histoire, son pays. Très vite le français est devenu ma langue secrète dévolue au passé et aux regrets, grise, monocorde, essoufflée, une langue à effacer jusque dans mes rêves, à racler sur le sable comme une peau dont je devais me débarrasser.
Un jour j’ai constaté que j’avais changé, il a suffi d’une saison, d’un printemps à Trieste et je suis devenue une autre, secrète mais volubile. Après la mue, il me fallait parler pour m’inventer, pour trouver ma place dans la vie, parler en écartant d’un revers de main « l’avant Trieste » qui n’intéressait personne d’ailleurs. J’étais là, installée dans cette ville et je l’aimais, c’était la seule chose qui comptait désormais. De brune je suis devenue châtain puis au fil des années et des cheveux blancs, carrément blonde. J’ai minci, renoncé à certaines habitudes pour d’autres qui font partie de moi maintenant. Je n’ai jamais été une grande voyageuse mais aujourd’hui, les environs de Trieste me suffisent, Venise parfois et plus récemment la Slovénie, mais je ne quitte que rarement les frontières que je me suis dessinées. Exilée volontaire, j’évite les Français bien trop enclins à me questionner sur ma région d’origine. Je leur préfère la colonie artiste et polyglotte dont les appartements de la Piazza Barbacan sont un parfait exemple. A chaque étage une nationalité, une histoire que l’on n’évoque rarement, une langue dont on ne garde que l’accent. Sofia la Norvégienne, David le Canadien, Nicolas l’Allemand, Dina et Harry le couple Anglo-portugais. Il y a quelque temps sont venus se joindre à nous une Hongroise violoniste, une esthéticienne roumaine spécialisée dans le rajeunissement et un Autrichien naturiste qui m’a fait redécouvrir les plages secrète des environs.
Méconnaissable, c’est le mot qui me caractérise jusque dans mon métier de photographe. Avec l’apparition du numérique j’ai définitivement abandonné le noir et blanc pour la couleur, les portraits pour les paysages et personne ne se souvient désormais de l’artiste ni de la femme que j’ai été il y a vingt ans. Je l’ai effacée tout comme j’ai effacé le souvenir de mon enfance et celui d’Alice, ma mère. Alice, traquée pendant des années jusqu’au fond de moi pour ne garder aucun détail qui puisse la rappeler, aucun sentiment ni bon, ni mauvais, aucun remords, aucun dégoût. Effacés aussi tous ceux qui l’avaient connue, aimée ou simplement rencontrée, je les ai fuis eux aussi.
Avec le temps je l’ai fait disparaître avant de l’ensevelir dans un pays, une région où j’ai décidé de ne jamais revenir. Je me suis inventé une histoire, composé une famille et recréé d’autres liens. Ici chacun pourrait témoigner de celle que je suis devenue dans mon quotidien à Trieste, à Grado pendant les vacances et sur les plateaux du Karst pour oublier la chaleur de l’été.
J’ai pris mon temps avant de me décider à ouvrir l’enveloppe du petit homme gris et d’étaler son contenu sur la table du salon. Des photos « d’avant », la France des années 80 pour la plupart, un Noël dans la maison de campagne : on me reconnaît assise sur le canapé, sombre et fermée, comme agacée par la pause obligatoire entre mes deux sœurs. Photos d’Alice en Tunisie prenant la pose devant la plage d’Hammamet, la famille au complet sur le port de Trouville et puis une photo plus récente : Alice âgée fêtant son anniversaire entourée de ses petits enfants. Les prénoms sont écrits de sa main au dos, je reconnais son écriture. Un dernier cliché glissé à part dans une enveloppe blanche représente une pierre tombale où les noms de mes sœurs s’alignent en creux et en doré sur le granit poli. Ma mère a survécu à ses deux autres filles et je suis sa dernière héritière avec mes trois neveux. C’est probablement pour cela qu’elle m’écrit. Je replie la lettre à l’encre bleue sans l’avoir lue. Plus tard peut-être. En refermant l’enveloppe, je cherche son visage, sa blondeur, l’éclat sombre de ses yeux, cet étrange iris dévoré par le noir de la pupille. Puis soudain c’est sa main longue, nerveuse, que je revois, ses cigarettes se consumant seules dans les cendriers, sa lourde gourmette en argent que j’entends claquer sur les meubles, sa voix, son intonation particulière froide et indifférente ponctuée d’un rire sonore lorsqu’elle était amoureuse et uniquement dans ce cas-là. Je me revois dans son ombre, enfant ou adolescente, fascinée par la figure du désir et de l’interdit.
Le petit homme gris va revenir, je l’attends.
Ma vie avec Alice est une scène de crime comme une autre. Pour comprendre ce qui nous liait, il ne faut négliger aucune pièce, relever tous les indices et le moindre détail des lieux, du décor, passer au peigne fin les saisons, les étés, cette maison en meulière et cette autre de campagne. Il faut remonter tous les silences, tous les secrets jusqu’à l’enfance, cette table desservie où tout a dû réellement commencer.