Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Sybille de Bollardière

chroniques

commentaires

Ecrire

29 Décembre 2012, 21:52pm

Publié par Sybille de Bollardiere

 

 Ouvertures 1900 

J’écris, enfin je crois, depuis toujours et pourtant je n’y arrive pas.

J’ai baptisé mon journal « la voie d’accès » mais je sais bien qu’il n’arrive nulle part. Un journal ne se publie pas, ça ne se fait pas. C’est une voie à sens unique dans laquelle l’auteur se délivre avant d’écrire autre chose. Un journal, c’est tabou et insignifiant comme une journée, misérable et grotesque comme la peur, le doute, les faux espoirs et la fatuité aussi.

Au fond l’écriture c’est avant tout une histoire de territoire, un lieu que l’on habite et que l’on défend - sa langue – dans le désordre parfois. Ecrire, c’est violent, doux, familier, étrange, terrifiant éprouvant, passionnel, raisonné et courageux. C’est la vie, mais celle d’à côté et bientôt il ne vous reste plus que ça, cet instant décalé où l’on écrit déjà dans sa tête avec sa sueur d’encre au front.

L’écriture c’est un territoire que l’on surveille et que l’on délimite tout en repoussant sans arrêt ses frontières. C’est le vide, l’attente, le guet, la veille, mais aussi l’épuisement, le relâchement, les mots qui se perdent. La trahison des nuits se mesure au jour dans l’éclat de l’impitoyable lumière. Et ce double qui vous fuit, se rapproche, vous séduit, vous emporte et vous abandonne sans cesse.

Ecrire, c’est nommer, l’innommable parfois. C’est s’avancer à tâtons jusqu’au bord du gouffre, se pencher, vertigineuse, vers cette fosse commune avec la tentation d’en parler et pour finir : la tentative désespérée d’écrire autre chose. « Non, je ne peux pas, mais plus tard, un jour, il faudra bien ». Parfois on se dit qu’il faut écrire un chef-d’œuvre et alors le reste ce ne sera plus la peine, il y le journal pour ça. 

  Comment se délivrer de soi sans encombrer l’autre ? On essaie de transformer la matière de l’écrit jusque dans la moindre de ses particules, on cherche du liant, le balancement des phrases et ses mots conquis en poésie, toujours fidèles au poste. On fait de l’authentique avec la part reniée de soi-même, comme un faussaire qui n’aurait pas le choix… Parce que la fosse est toujours là avec le hurlement des chiens et les yeux jaunes de ceux à qui on n’a rien dit et qui pourtant la devine.

Oui, écrire c’est parfois renoncer à écrire et accepter de pleurer, muette sur ce que l’on ne sait pas transformer. Assis devant l’écran de ses jours gris, le corps s’efface et songe à cet autre dont il avait rêvé. Ecrire à deux voix, je ne demandais que ça, petite, quand j’inventais l’histoire et qu’on me tenait le stylo. La pensée naît du corps, l’écrit est dans son sillage comme une barque sur la mer. Je crois que j’écris comme on prend la mer, pour tout quitter et tout retrouver.

Parfois je crois que je pourrais vivre sans écrire mais cela ne dure jamais bien longtemps. Les chiens sortent de la fosse et puis, il faut tout recommencer… Et les débuts sont si difficiles, on l’oublie parfois. On recommence à écrire…  A regarder « en mots » tout ce qui nous entoure, ça calme et ça éloigne, on devient gentil et solitaire, fréquentable et malheureux. L’écrit c’est un écran entre les autres et soi qui ne cède pour ainsi dire jamais, parfois, on le souhaiterait, par exemple en amour.

J’écris contre la nuit, contre la mort, l’absence et la peur. J’écris pour durer et réparer et tous ceux qui écrivent sont de ma famille, c’est une évidence depuis l’enfance.

Il faut le dire aussi, écrire c’est un bonheur unique, la jubilation même, lorsque l’on s’approche de la justesse sans pour autant quitter la brièveté. Ce que l’on arrive à dire doit tenir entre deux points – Ce pourquoi j’aime les phrases longues…

Bonheur aussi avec la sensation d’être l’élue qui accueille chaque instant deux fois. Femme éponge qui se réjouit avec la vie, chaque manifestation de la vie : ce matin quelques grains de sable poussés par le vent et hier le souvenir du bruissement des peupliers qui inonde une vallée. L’écriture c’est parfois l’immobilité, l’instant pétrifié, saisi, quand on va au fond de soi. Alors on se ravise et on se dit « qu’une autre fois, plus tard » et on va dehors… Regarder ceux qui marchent, rient et se prennent la main, on se met à les décrire, à se les approprier en imaginant non seulement leurs vies, mais leur corps, leur intimité et leur histoire.

C’est comme cela, qu’un jour il vous arrive d’être publiée.              

Publier, c’est cette ouverture vers la lumière, la porte invisible qui délimite un seuil que l’on met pourtant beaucoup de temps à franchir. Publier c’est blanc, propre comme le papier. C’est fixer, délimiter, certifier, corriger et comptabiliser ses mots, son travail. C’est aussi couper, signer et porter son masque, tout en posant son crayon, l’ardeur des nuits et des jours. Il faut se détendre, retrouver son corps, son genre aussi. Quand j’écris, je suis du genre féminin pluriel, j’ai le « nous » facile. Publier c’est revenir au féminin singulier quand on est jeune, au singulier tout court quand on est plus âgée.

Etrange à vrai dire, enthousiasmant parfois. On se dit qu’on en a fini avec la fosse commune, les cris des chiens et cet autre risque qui guette parfois les muses d’écrivain : finir en note de bas de page dans La Pléiade…

Publier, c’est remercier, dédicacer, empaqueter, écouter oui, écouter l’autre enfin. Cet autre qui s’approche un peu gauche et à qui l’on voudrait dire à voix basse :

-  Viens c’est pour toi ce livre ! Lis tout, jusqu’au bout ! Tu aimes ? Non ne me remercie pas, je vais recommencer.

On se relit, stupéfait. Le livre que l’on ne voulait pas écrire finit toujours par vous rattraper. Ca vient de biais par un personnage anodin qui dit des choses que l’on connaît très bien car l’écriture c’est aussi un combat souterrain.

Un matin on se dit que publier, c’est le désert des Tartares, on est devenu le héros inutile de son livre alors, vite il faut s’enfuir et retrouver la douceur du silence. Dans la solitude de l’écriture il y a la douceur d’être à soi dans le cocon de ses mots, l’enveloppement de sa syntaxe. Bientôt à nouveau il n’y a plus rien d’autre.

L’écriture ça me protège et m’édifie.

A Richard L.

      Déjà publié le 31 août 2009

Voir les commentaires

commentaires

Où est Hamid ?

16 Décembre 2012, 23:23pm

Publié par Sybille de Bollardiere

 photo.JPG


Noel approche et pourtant il n’a jamais été autant question de pauvreté, de solitude et d’oubli. L’oubli c’est justement ce que Delphine Comby(1) refuse en écrivant ce texte que je publie ici aujourd’hui. Qu’est devenu Hamid, son lit de cartons et ses livres ? Où retrouver celui qui disait « Je suis là, si t’as besoin, je suis là ! »


Hamid, c’est le SDF qui dort sur une bouche d’aération chauffée, juste en dessous de l’abri pour pigeons construit par la mairie de Paris. Juste à côté d’un panneau publicitaire dont le message change toutes les semaines, mais qui se télescope chaque fois avec  la réalité d’Hamid. Juste là, à la sortie du grand parking, à l’angle du boulevard Magenta et de la rue du faubourg St Denis.

Quand je suis arrivée dans le quartier, Hamid m’a tapé dans l’œil. Avec sa barbe grise pleine de blanc, il m’a fait penser à un philosophe grec. Diogène, à cause de la bouteille de vin rouge souvent à côté de lui. Chaque matin, il était là au rendez-vous, assis les jambes bien droites et le dos perpendiculaire au sol. Chic dans sa veste de costume élimée comme celle d’un aristo déchu, il lisait. La presse. Des nouvelles de notre monde, pas le sien. J’étais intriguée, je voulais lui parler, sans oser. Je lui apportais parfois le petit-déjeuner du Mc Do juste en face et il disait merci. Après il ajoutait : « Je suis là, si t’as besoin, je suis là ! ». Et puis un matin, il m’a un peu déçue. Il lisait Marc Lévy. En déposant les croissants, je me suis dit que j’allais lui apporter d’autres auteurs, mais quelques jours plus tard, j’ai compris. Hamid tenait le livre à l’envers. Hamid ne lisait pas, il regardait les lignes, se concentrait sur des mots incompréhensibles pour lui, à l’envers comme à l’endroit. Comme moi devant un énoncé de math au lycée. Persuadée qu’à force de regarder le problème en face, la réponse finirait par apparaître.


Le soir, il y avait parfois les sandwichs. Je ne savais pas encore qu’Hamid s’appelait Hamid, mais je voyais bien qu’avec sa peau matte et ses yeux insondables, il n’était pas d’ici. Peut-être du Maghreb, mais était-il musulman ? C’était important de savoir parce que les sandwichs de français pure souche, c’est plutôt rillette, saucisson, jambon. Est ce qu’à la rue, on prend la peine d’être respectueux avec sa religion ? Je ne n’ai pas posé la question à Hamid, uniquement à moi. J’espère juste qu’il aimait les sandwichs thon ou œufs mayo, de vrais étouffes chrétiens.


Discrètement, nous avions notre petit rituel. Au début, quand je ne connaissais pas son nom, je l’appelais Monsieur, espérant par un mot lui rendre un peu de dignité. Et puis un jour, Monsieur a eu un prénom. J’étais venue les bras chargés d’immenses sacs en plastique. Je suis grande, je porte des talons de 10 centimètres, un manteau en (fausse) fourrure, un (vrai) Vuitton vintage chiné en friperie : une bobo que quiconque croise dans le rue prend pour une pétasse. Une pétasse qu’on n’emmerde pas trop quand même, parce qu’elle est plus grande que vous… Alors quand je m’arrête avec les sacs de fringues d’hiver de mon ex pour les offrir à Hamid, je suis une attraction à moi toute seule. Les roumains d’à côté cessent de jouer de l’accordéon, oublient de récupérer les pourboires sur les tables de la terrasse de café et grossissent l’attroupement de badauds en voie de désinsertion sociale que forme la population de la sortie du parking. Trop de monde, ça me gêne. Et ce qui me gêne encore plus, c’est que je voulais qu’Hamid garde les plus beaux vêtements pour lui. Au lieu de ça, il se laisse dépouiller. Alors j’interviens. Je veux rendre au monde son équilibre, donner au plus faible ce qui lui revient. Lutter contre la loi de la sélection naturelle. Créer d’autres injustices. Et tant pis si la roumaine, avec son faux bébé peut-être vrai, a elle aussi les yeux qui crient la misère. Elle la crie trop fort, avec trop de mots trop entendus. C’est Hamid et personne d’autre qui aura le manteau de mon ex, celui avec 20% de cashmere à l’intérieur. Les autres finissent par faire glisser les sacs un peu plus loin et se partagent comme des hyènes les restes du repas des fauves.


Je suis toujours là, je regarde Hamid sourire. Il lui manque quelques dents, mais beaucoup moins qu’à L’Edenté, son vague copain de cartons depuis quelques jours. C’est lui qui me parle de Hamid, il doit sentir ma curiosité, mon attirance malsaine d’auteur en recherche de sujet. Alors il parle. Avant, Hamid avait une femme, une maison et des enfants. C’était en Kabylie. Et puis Hamid a trompé sa femme, elle l’a mis dehors, et voilà. Ça paraît un peu simpliste, d’autant que L’Edenté me raconte aussi son histoire, c’est exactement la même, mais dans un autre pays. J’en conclue qu’il essaie de me faire passer un message : sans les femmes, les hommes sont perdus.

Je repense à mon ex. Je n’ai pas trop le choix, j’y repense chaque fois que je croise Hamid avec ses vêtements sur le dos. Et je ne sais même plus si j’ai donné son manteau pour lui rendre service ou pour me moquer de mon ex. Qu’est ce que ça peut faire ? Il n’est pas interdit de rendre service pour de mauvaises raisons.


Finalement, ce manteau il se le fera rapidement voler. Une nuit où je n’étais pas là pour veiller sur lui. Hamid, je le croisais deux fois deux minutes par jour. Tous les jours et parfois la nuit. Un soir où j’avais bu jusqu’à ce que l’alcool me prouve qu’il peut être dangereux pour la santé, j’ai injurié l’homme qui osait profiter du sommeil d’Hamid pour fouiller dans son sac. On s’est regardés comme des animaux, il a craché sur le côté et il est parti. Hamid ne s’est pas réveillé, le froid et le vin c’est le stilnox des sans abris.

Et quand Hamid dort, c’est beau. L’hiver, il dort sous des cartons, alors on ne voit rien, mais on imagine en observant la position des chaussures auxquelles il manque souvent des chaussettes. L’été, il dort au dessus. Un jour qu’il faisait très chaud, il dormait torse nu, allongé de tout son long sur le trottoir, le poing levé. Exactement dans la même position que Superman. La posture était magnifique, l’image décalée. J’ai voulu la prendre en photo et puis finalement je la lui ai rendue. Je ne voulais rien lui voler.

 

L’hiver est presque installé et dernièrement j’avais un peu perdu le contact avec lui. Même sans se parler, nos regards ne se croisaient plus. Il était toujours avec L’Edenté qui l’avait converti à l’alcoolisme dur. Ensemble, ils se partageaient la bouche d’aération chauffée et des canettes de 8.6. Hamid avait pris ce regard vide que L’Edenté avait depuis longtemps, celui qui donne envie de tourner la tête parce qu’on sait qu’on ne peut plus rien faire. C’est à lui que j’ai demandé des nouvelles d’Hamid un matin, en le croisant dans la rue.

-Où est Hamid ?

-Hamid ? Il est mort ? Le cerveau tout éclaté partout, ah, ah !

Parole d’alcoolique, c’était peut-être faux. Peut-être a-t-il changé de parking, changé de quartier, changé de ville, peut-être qu’il va bien ? Peut-être que c’est L’Edenté qui a tout inventé parce que lire l’inquiétude dans les yeux d’une femme, ça lui rappelle la sienne. En attendant, je n’ai pas la vérité. Et tant que je n’ai pas trouvé ce que je veux, je le cherche.

Je commence par le commissariat du 10ème. Je dis qu’il y a peut-être eu un meurtre de SDF dans le quartier et que j’aimerais parler à la personne qui s’en occupe. Le standardiste policier se marre un peu. Je suis bien naïve, il n’a aucun moyen de me « passer quelqu’un », il y a trop de dossiers en cours, il ne lancera la recherche que si je suis liée à son meurtre. J’ai failli mentir. Après tout, avec ma culpabilité judéo-chrétienne, je dois bien être coupable de quelque chose, mais j’ai raccroché. Peut-être que le centre du SAMU social a des informations, Hamid y dormait parfois. Un véritable exploit, je ne sais pas comment il a fait pour les joindre. J’ai composé le 115 à 12H45. Le temps que j’écrive ces mots, il est 16h30 et je suis encore en ligne avec leur boite vocale qui m’explique régulièrement qu’elle est saturée et qu’il faut rappeler ultérieurement.


Où est Hamid ? J’ignore pourquoi, mais j’ai besoin de répondre à cette question. Peut-être qu’Hamid a besoin d’aide, peut-être qu’il a besoin de moi, ou peut-être que j’ai besoin de lui, pour l’entendre encore dire : « Je suis là, si t’as besoin, je suis là ! ». C’est pourquoi je lance un appel à témoins en publiant ce texte et la seule photo que j’ai de lui, partout où ce sera possible. Si vous pensez le reconnaître, merci d’écrire à cette adresse :        ou.est.hamid@gmail.com


(1) Delphine Comby a publié un roman "Dors bien il faut que je te quitte" L'Editeur 2010. Elle écrit également pour le théâtre et le cinéma. 



Voir les commentaires

commentaires

Enfances

15 Décembre 2012, 10:51am

Publié par Sybille de Bollardiere

amour2.jpg

Mon enfance est un jardin, une maison, un ciel à l’ouest, une pierre aussi. De la  meulière des murs où vivait une tribu.

J’ai été quelques années l’unique enfant d’une généalogie compliquée et affectueuse. Ce que je percevais du monde m’arrivait tamisé par douceur élimée d’un velours rouge sombre qui tapissait les parois de la pièce où je dormais et que l’on n’appelait pas autrement que la chambre du second. Mon enfance est une langue, des intonations. Chez nous les femmes qui comptaient parlaient à voix basse, marchaient dans une précipitation discrète vers un but sans cesse repoussé. Vertige de l’excellence d’un peu jamais satisfait, ceux et celles qui donnaient de la voix s’avouaient vaincus. Mon enfance est impitoyable pour les tapageurs, la vulgarité et même l’ordinaire, le tout venant, la rue, les autres.

La vie familiale, parcimonieuse et tendre se partageait entre les étages d’une demeure bien ordinaire pour les prétentions qui l’habitaient. Mais peu importe, j’aimais cette vilaine maison de coin de rue et sa façade aveugle sur le jardin au nord. Il n’y avait qu’une seule ouverture, dans mes souvenirs, béante au rez-de-chaussée : la cave. Etrange forge, interdite à l’enfant que j’étais, où les hommes de la maison avaient le devoir de surveiller feu et de le recharger en charbon. L’endroit était sombre, encombré de bassines utilisées dès les beaux jours pour d’immenses lessives qui débordaient sur le jardin. Mon enfance est une odeur de perborate de soude pour blanchir le linge, de confiture de cassis, de purée de châtaignes, de bœuf mode que l’on laissait prendre en gelée pour le lendemain.

C’était une enfance économe, on ne gaspillait rien, ni l’eau, ni le savon, ni la lumière. Frileuse et endurante simultanément si je repense aux injonctions familiales : « sortir du bain avant qu’il ne tiédisse et que je ne prenne froid » et, tout de suite après on pouvait m’assener par la porte entre ouverte du jardin que « Même quand il gèle on n’a pas froid dehors quand on est bien couvert, il suffit de courir… » Courir… Quelle idée stupide !

Je n’avais jamais le droit de me salir mais j’ai pris quelques risques pour explorer du jardin ces recoins sombres où se retranchait une vie différente qui sentait le moisi et les champignons. Il y avait adossée au mur, une cabane où l’on conservait les pommes, les bicyclettes, quelques transats sous les cordes à linge ; je caressais l’espoir d’y voir élever des lapins et redoutais plus que tout cette bave d’escargot qui recouvrait de sa moire indélicate les jouets oubliés sur la pelouse. A l’est, sous le perron de la cuisine et dissimulé par une haie d’aucubas, il y avait ce recoin que j’appelais « la grotte » où l’on rangeait les poubelles. C’est là que les chates de la maison venaient mettre bas, là aussi qu’elles se laissaient mourir et je m’étonne encore d’une de ces panthères noires à la fourrure soyeuse, inerte entre mes bras.  

Mon enfance c’est aussi la boule de cristal qui ornait la rampe de l’escalier au rez-de-chaussée. Je pouvais passer des heures à regarder les lueurs multicolores que le soleil de midi y faisait danser. Elles se reflétaient sur les murs et déclinaient en éventail au fil des heures comme un cadran solaire qui ne mesurait que le temps d’une enfance à rêver, assise dans l’escalier. Il y avait aussi un miroir mais était-il trop haut pour ma taille ? Je n’ai aucun souvenir de mon visage, il me servait uniquement à surveiller cette envolée de marches d’où on allait venir me chercher pour me laver, me coucher, dormir, et m’emmener vers tout ce noir que je redoutais.

Alors comme tous les enfants, je gémissais pour qu’on laisse la porte ouverte et la lumière, j’évoquais le bourdonnement des mouches à la sieste pour ne pas dormir et les moustiques le soir pour qu’on m’enduise de crème. Quand les pas descendaient l’escalier, je rallumais et prenais un livre. Très vite, pages refermées je continuais d’inventer l’histoire des images. Mon enfance ce sont des dizaines de récits imaginés qui me paraissent encore beaucoup plus beaux que leur réalité écrite.

J’ai eu une enfance à plein temps pendant quelques années, elle avait la douceur de sa peau un peu flétrie, sa voix sourde que j’aimais écouter appuyée contre son cœur. Et puis la vie s’est installée à Paris au quatrième étage d’un appartement que tous considéraient comme une prison sans soleil. Mon enfance, la vraie m’attendait au Chesnay, au bout de cette rue où les façades recouvertes de lierre frissonnaient au vent d’ouest. Cette enfance-là m’a regardée grandir de loin et parfois quand je revenais « en visite » certains week-end ou pour les petites vacances.

Je l’ai retrouvée un jour, beaucoup plus tard avec mes propres enfants, toujours au Chesnay et alentours avec vue sur les bois, les jardins, leurs chansons à eux et les vents d’ouest qui annonçaient les saisons. Depuis ce temps-là, où que j’aille, mon enfance ne me quitte plus, je lui souris et la tiens par la main.

Voir les commentaires

commentaires

Journal de voyage en Inde du sud, extrait

6 Décembre 2012, 10:21am

Publié par Sybille de Bollardiere

liv_perso_india.jpg

      cliquer sur l'image ou le lien ci-dessous

India4exemples Extrait d'itinéraire en Inde du sud en pdf 

       Acheter le livre en ligne

Voir les commentaires