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Sybille de Bollardière
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Ca se passait au Chesnay en septembre

12 Avril 2014, 10:02am

Publié par Sybille de Bollardiere

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..."Ça se passait au Chesnay en septembre. Toute la famille regardait les nouvelles à la télévision et l’on venait d’annoncer un documentaire sur la dernière guerre avec quelques extraits. Alice s’est levée pour se diriger vers l’entrée. Irène l’a suivie et l’apercevant de dos dans la lumière du soir, elle a saisit son Nikon sur la console. Ce n’était pas le moment, c’était presqu’indécent mais sa mère n’a pas protesté et Irène a continué. Sur les premiers clichés, on voit sa mère de trois-quarts, sa nuque sous le chignon relevé, la naissance de la mâchoire avec un léger pli sous le menton qui signale l’émotion retenue, l’imminence des larmes. Puis Alice s’est redressée, a regardé par la fenêtre de la porte d’entrée le temps qu’il faisait, ou le temps qu’il ne faisait pas, peut lui importait. Elle n’avait pas de regard, pas d’expression, on aurait dit qu’elle s’était complètement vidée entre les poses. L’éclairage rappelait celui d’Ingrid Bergman filmée par Mickael Curtiz dans Casablanca. Ces photos impromptues la révélaient en noir et blanc, irradiée de lumière - probablement le soleil entre deux pluies par la lucarne de l’escalier. Elle ne portait qu’un simple pull-over à même la peau dont elle avait intentionnellement mis le décolleté en pointe, sur le dos. Aucun bijou, seulement ce V qui descendait entre ses omoplates dans l’axe de sa nuque. Irène comprit ce jour-là que sa mère était une héroïne et qu’il fallait en garder cet aspect-là et seulement ça. Elle ne serait jamais vraiment sa mère en dehors de ce cadre."

Extrait Les Mauvais sentiments

 

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Inventaire de fin de semaine

4 Février 2014, 16:01pm

Publié par Sybille de Bollardiere

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Lundi

Un train de semaine avec autant d’arrêts que de soupirs. Je finis ma nuit contre la vitre d’un jour tardif, j’épelle ton nom et l’accroche aux lisières qui défilent.

Mardi

Saison de pluie et d’écriture. Dans l’attente, je vis dans l’intimité de deux bûchers, vases communicants d’un hiver doux qui ne réclame que quelques écorces de bouleau.

Mercredi

Jardin minuscule au cœur de l’écorce, refuge dans l’interstice des pierres gorgées d’eau. Face à la persistance des pluies, j’adopte l’obstination du lichen et colonise le gris de l’hiver.

Jeudi

Dernière journée de bitume et d’ennui. J’ai laissé tomber mes chaines et j’attends debout sur un quai de gare, l’inspiration des années à venir.

Vendredi

Le vent noir de l’oubli n’a aucun pouvoir je le sais, tu portes sous la peau l’encre de mes doigts, ceux des mots à venir pour que je me souvienne.

Samedi

Dans l’écart des nuits, à distance raisonnable, nous enveloppons nos silences de souvenirs, échangeons nos enfances en se regardant fuir vers l’horizon sépia d’anciennes images. Toi avec ta valise de fer blanc et moi dans ma robe à volants.

Dimanche

 Inventaire de fin de semaine. Sur le bleu répandu et le miroir des champs, je file vers l’ouest, le cœur tatoué et la mémoire à genoux, prier pour ceux que j’aime et ceux que je devrais aimer et demain tout recommence. 


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Philippe Jaccottet dans La Pléiade et Pensées sous les nuages...

26 Janvier 2014, 07:33am

Publié par Sybille de Bollardiere

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Philippe Jaccottet à Grignan DR

 

"D’images en images glisse avec bonheur la pensée qui est pareille à un rêve ; elles sont en effet comme des portes qu’on ouvre l’une après l’autre, découvrant de nouveaux logis, mettant en communication des foyers qui paraissent incompatibles ; un esprit soucieux d’honnêteté en tirerait-il tant de joie si elles étaient absolument dépourvues  de fondement réel ? Ne faut-il pas penser plutôt que, même sans être jamais vérifiables, elles nous portent vers ce qu’il peut y avoir autour de nous ou en nous de vérité cachée ; ou même qu’elles rebâtissent à chaque fois, dans l’esprit du songeur, des clartés toujours nouvelles et toujours à refaire ?

Qu’un poète soit un arbre couvert de paroles plus ou moins parfumées n’est pas une image très juste, puisque ses paroles changent et que nul ne peut les prévoir ; il est vrai cependant qu’un jour il semble s’écrouler comme l’arbre, et pourrir. Mais non sans avoir tout essayé pour que ce qui tombe alors ne soit plus qu’un vêtement superflu, l’uniforme de son office terrestre, et que tout ne se réduise pas à ce dépouillement."

      Philippe Jaccottet  « Bibliothèque de la Pléiade », 20 février 2014, p. 109-110 (La Promenade sous les arbres)

"On ne peut pas écrire tous les jours, à heures régulières, comme le paysan laboure un champ ou comme le clerc feuillette et annote ses minutes. On est plutôt pris entre deux dégoûts, celui d’écrire ce que l’on écrit (de ne pas le faire mieux, autrement) et celui de ne plus rien faire du tout, qui est pire. À moins de changer de métier, ce qui est vraisemblablement utopique. Les paroles devraient donc se frayer un chemin entre ces deux insatisfactions, dans un étroit espace où elles trouvent peu d’aliment, peu de feu. Alors que l’air et l’espace autour de nous séparent si largement les choses les unes des autres, et peuvent si aisément être franchis." 

Philippe Jaccottet, Œuvres, préface de Fabio Pusterla, édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 20 février 2014,p 634 (La Semaison)

 

*      *       *

 

Quelqu’un tisse de l’eau (avec des motifs d’arbres

 en filigrane). Mais j’ai beau regarder,

je ne vois pas la tisserande,

ni ses mains même, qu’on voudrait toucher ;

 

Quand toute la chambre, le métier, la toile

Se sont évaporés,

On devrait discerner des pas dans la terre humide…

 

*    *    *

L’aurais-je donc inventé, le pinceau du couchant

Sur la toile rugueuse de la terre,

L’huile dorée du soir sur les prairies et les bois ?

 

C’était pourtant comme la lampe sur la table avec le pain.

 

Philippe Jaccottet

Pensées sous les nuages, poèmes

Gallimard - 1983

 

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Les petits cahiers

3 Janvier 2014, 20:57pm

Publié par Sybille de Bollardiere

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