Les Migrations sentimentales, le roman
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Parution le 20 août 2026
LES MIGRATIONS SENTIMENTALES
Un roman d’errance intime et de renaissance aux confins de la Terre de Feu
En février 2023, Ariane, avocate récemment retraitée, quitte la Normandie pour rejoindre une amie à Buenos Aires. Mais une rencontre imprévue lors d’une escale à Toronto bouleverse ses projets. Philippe, agriculteur parti sur les traces de son fils disparu, l’entraîne jusqu’en Terre de Feu.
Au fil du voyage, entre lacs immobiles, montagnes austères et immensités australes, Ariane et Philippe avancent côte à côte, chacun dissimulant ses blessures autant qu’il cherche à se révéler. Dans ces paysages du bout du monde, les silences deviennent confidences et le déplacement géographique se transforme peu à peu en traversée intérieure.
D’Ushuaïa à Tolhuin, Les Migrations sentimentales interroge la liberté, le deuil, les choix de vie et la possibilité d’une seconde existence lorsque l’on croit son destin déjà écrit.
Un roman intense et délicat sur les départs, les métamorphoses et les territoires intérieurs.
Éditeur : Zinédi
204 pages, 20 €
ISBN : 9782848592886
Dans la salle d’attente où les passagers en transit somnolaient, il occupait un siège non loin du mien. Je l’avais déjà remarqué lors de notre embarquement à Charles de Gaulle. Sa haute stature, le blond délavé de ses cheveux hirsutes, son visage hâlé et froissé trahissaient la cinquantaine un peu fatiguée de l’homme d’extérieur. Un marin ? Un cultivateur ? Chercher son origine m’avait occupée pendant le décollage. Placée juste derrière lui dans l’avion, j’observais son profil absorbé par le hublot et les manœuvres des chariots sur le tarmac, j’avais noté ses mains agrippées à son journal, une certaine agitation au moment du décollage. Je voyageais seule, apparemment lui aussi.
Au fil du vol ma peur s’était diluée dans ma fatigue. Après avoir vainement espéré une rassurante trouée de bleu dans le ciel, j’avais fini par m’endormir face au matelas des nuages, abrutie par le Lysanxia et le mauvais chardonnay de mon plateau-repas, parfaitement indifférente à la lumière glauque de ce jour d’hiver sur l’Atlantique nord. Peu avant l’atterrissage à Toronto, alors que je broyais nerveusement les accoudoirs, j’ai croisé son regard gris. Un peu hagard, il cherchait à se lever, bousculant son voisin, pour aller aux toi-lettes. L’hôtesse était venue lui intimer de regagner sa place et de boucler sa ceinture. Penaud, il avait bredouillé quelques excuses avant de s’asseoir. Cela me rassurait de ne pas être la seule pressée d’arriver.
En ce matin de février 2023, un ciel plombé enveloppait Toronto balayée par un vent glacial. Ce n’était pas le jour idéal pour visiter la ville même si, en raison d’un tarif particulièrement économique – un vol pour Buenos Aires via le Canada –, j’avais plus de huit heures d’escale. Installée dans le grand aquarium face aux pistes d’où les avions décollent pour le monde entier, j’imaginais la suite de mon voyage, mon arrivée à Buenos Aires chez mon amie Judith, installée en Ar-gentine depuis quelques mois. Nous projetions de nous rendre à Salta puis à Cafayate dans la région du Nord-Ouest. En feuilletant mon guide, j’observais les passagers en transit avec un sentiment d’inquiétude et de doute, des routards avec leurs sacs à dos, un groupe de religieux en polaires et sandales.
Pourquoi ce changement d’hémisphère, ce si long voyage après plusieurs années d’immobilité dues à la pandémie ? Depuis janvier, la plupart des pays n’imposaient plus ni déclaration ni test de dépistage, il était temps d’oublier l’isolement et les restrictions, même si l’on croisait encore quelques visages mas-qués. À Noël, après une semaine de pluie et de verglas, j’avais pris la décision de partir en voyage. Les photos que Judith m’envoyait de Buenos Aires avaient achevé de me convaincre.
Nous nous étions rencontrées vingt ans auparavant. Judith Obadia, journaliste d’investigation pour plusieurs journaux internationaux, habitait Paris et ne retournait qu’occasionnellement dans son Argentine natale. À cette époque, nous ressentions toutes deux, pour des raisons très différentes, un profond besoin d’espace et de lumière. Elle était venue passer quelques jours chez moi, dans l’Orne, puis avait pris l’habitude d’y revenir chaque fois qu’elle devait termi-ner une série d’articles. Elle fuyait une existence étouffante aux côtés d’un homme qu’elle jugeait sans carac-tère, tandis que moi, j’espérais trouver dans mes aquarelles la sérénité qui faisait défaut à ma propre vie.
Dans le hall de l’aéroport où je venais à peine de m’asseoir, je l’ai vu entrer, essoufflé, inquiet, vérifiant à plusieurs reprises le numéro de la salle d’embarquement sur son billet. Subitement je l’ai trouvé beau, avec quelque chose de marin qui, dans le décor lunaire de Pearson, m’a immédiatement attirée. D’un regard, il a balayé l’espace avant de me remarquer. Après un bref sourire, comme si le fait d’avoir voyagé sur le même vol nous offrait déjà une certaine connivence, il s’est installé à côté de moi. Par discrétion, j’ai continué d’écrire quelques mails puis, le voyant également occupé par la lecture de son journal, je me suis levée et, posant ma parka sur mon siège, je lui ai demandé si le temps que je fasse quelques achats, il pouvait surveiller ma valise.
— Je n’en ai pas pour longtemps…
— Mais prenez votre temps !
Consciente d’être observée, je me suis dirigée vers les restaurants et les boutiques d’une démarche contrôlée, empruntée. Devant moi, huit heures à tuer à l’aéroport de Pearson, Ontario. Marcher pour ne pas penser à la solitude, suivre la foule et, pour finir, m’incruster dans un groupe de touristes pour disparaître au milieu d’eux, des Italiens venus admirer les monumentales sculptures de Richard Serra. Pendant un long moment j’ai tourné autour des gigantesques ailes d’acier qui me renvoyaient l’écho de mon silence au milieu du brouhaha ambiant. Plus loin, j’avais le choix entre déambuler sous l’immense verrière ou me laisser porter sur les tapis roulants sous le défilé des panneaux d’affichage ou encore rester là, dans ce grand bocal face aux pistes avec, au premier plan, le ventre des avions au décollage émergeant du tarmac comme d’une mer de bitume.
À mon retour, à la vue de mon Coca zéro et de mon wrap saumon, il s’est levé en souriant.
— Ah c’est une bonne idée ! Je vais faire comme vous si ça ne vous ennuie pas ?
— Non, pas de problème, je jette un œil sur votre sac.
Attendre en faisant défiler les photos de mon téléphone, trier, supprimer, faire de la place pour de nouveaux paysages et se réinventer dans une autre saison. Toutes les raisons me paraissaient bonnes pour effacer la trace de ces derniers mois d’hiver et réapprendre la vie… Judith avait raison, c’est d’été dont j’avais besoin, et plus encore de lumière, en particulier de celle que seul un été austral pouvait m’offrir.
En le regardant s’éloigner, j’ai souri machinalement, avant de remarquer le journal qu’il venait de reposer sur son siège, L’Écho Républicain d’Eure-et-Loir. Ce n’était donc pas un marin, mais un Beauceron – sans doute un agriculteur. Qui d’autre, en effet, aurait lu un hebdomadaire arborant en première page les nouvelles de Chartres ou de Châteaudun ? Avec ma mai-son située à quelques kilomètres de l’Eure-et-Loir, nous étions probablement voisins…
À la vue de ma petite valise rouge contre son sac gris, j’ai repensé à mes derniers voyages avec Simon, à nos bagages côte à côte dans les aéroports, les trains, les taxis, les chambres d’hôtel. C’était la première fois que je partais sans lui, et curieusement, Toronto se trouvait être sa dernière escale trois ans plus tôt… Il venait de Virginie où il était en séjour chez un de ses cousins danois. Ce jour-là, son vol avait été dérouté, et comme il aimait les imprévus, il en avait profité pour visiter la ville, un musée. J’avais encore dans la tablette que je lui avais prêtée pour son voyage, toutes les photos qu’il avait prises lors de cette escale. Pour couper court à la nostalgie, j’ai ouvert mon guide et j’ai lu attentivement la page consacrée à Buenos Aires, les incontournables de la ville, les bonnes tables, les musées, les lieux où l’on pouvait écouter de la musique…
J’ai dû m’assoupir, c’est lui l’homme de L’Eure-et-Loir qui m’a réveillée.
— Vous aussi vous allez à Buenos Aires ?
Il se tenait devant moi avec un sandwich et une Heineken, souriant, confiant comme s’il venait d’apprendre une nouvelle réconfortante.
— Je suis indiscret… Je viens de voir votre guide et j’ai supposé…
— Oui, effectivement, je prends le vol de 21 heures 35… je crois… Je vais vérifier sur mon billet…
Il connaissait son horaire par cœur et m’a confirmé que nous étions bien enregistrés sur le même vol. Après vérification de nos cartes d’embarquement, nous avons constaté que nous étions placés côte à côte. Une heure plus tard, nous bavardions comme de vieux amis, comme si le temps n’avait plus d’importance. Devant l’horizon gris de Pearson, il me précisa qu’il habitait en Eure-et-Loir où il exploitait des terres non loin de Chartres, « un village qui ne vous dira rien, près de Pontgouin… » Mais justement je connaissais l’endroit, une gare en pleine nature avec comme seuls bâtiments, des silos à grains. Une gare qui annonçait pour moi la suivante où, venant de Paris, je descendais plusieurs fois par semaine pour rentrer chez moi, dans l’Orne. J’habitais depuis vingt ans à moins de trente kilomètres de chez lui, et subitement, entre nous tout est devenu joyeux, limpide, comme si tout le reste allait couler de source. Détendu, il m’a parlé de sa vie, de son métier. J’ai remarqué très rapidement qu’il n’utilisait ni le mot ferme, ni celui de paysan, et comme je lui en faisais la remarque, il m’a répondu : « Les temps ont changé… Nous gérons de véritables exploitations, surtout dans notre région… »
Je compris qu’aux frontières de la Beauce, sur le plateau du Thymerais où se situaient ses terres, il n’y avait plus depuis bien longtemps ni vaches, ni poules, ni cochons, mais des céréales à perte de vue… Alors pour quelles raisons ce voyage et pourquoi Buenos Aires ?
— Je ne vais pas à Buenos Aires mais plus au Sud… En Terre de Feu…
Subitement sa voix est devenue grave et toute jovialité en a disparu. Après un soupir, il a rajouté comme pour lui-même :
— et pour le coup dans une ville qui ne vous dira sûrement rien… Tolhuin… Mais vous vous doutez bien que c’est une longue histoire et pas vraiment ce qu’on peut appeler un voyage d’agrément…
Consciente de me trouver au début d’une confidence, j’ai gardé le silence puis, soudain, il s’est tourné vers moi :
— Au fait, moi c’est Philippe…
— Ariane…
— Ariane… Nous avons beaucoup de temps devant nous, et j’ai l’impression que nous nous connaissons déjà un peu. Mais il n’y a que moi qui parle et je ne sais presque rien de vous. Qu’est-ce qui vous amène à Buenos Aires ?
Parce que je voulais entendre son histoire, je me suis délivrée de la mienne de manière synthétique et rassurante. Je devais mon prénom à mon grand-père paternel passionné de mythologie grecque. Quant à mon voyage, c’était le premier depuis l’accident fatal de mon compagnon, trois ans auparavant. J’avais organisé ce périple quelques mois plus tôt, pour retrouver mon amie Judith dans la capitale argentine et je projetais de réaliser un carnet de voyage dans le Nord-Ouest…
Magique ! En une seule phrase j’avais résumé ma vie de manière présentable, une sexagénaire aquarelliste, libre et endeuillée, en route vers l’été austral.
Il s’est retourné vers moi en poussant un profond soupir.
— Je vais vous en dire un peu plus sur moi, surtout n’hésitez pas à m’interrompre si je vous ennuie !
J’ai su dès ce moment-là que je ne l’interromprais pas et que mes projets dépendraient de la suite de ses confidences. Quelle importance ! Je voyageais en suivant non pas mon intuition mais celle des autres, celle de Judith surtout. Voyager sans Simon c’était pour moi plonger dans la transparence du monde, m’entourer d’un bleu indéfinissable, celui des yeux de l’absent comme si jamais la nuit n’y avait posé son ombre. Cette nouvelle rencontre m’apparut comme une bénédiction. Dès le premier instant, je sus que je pouvais écouter ses mots sans laisser paraître la moindre émotion et m’emparer de son histoire pour oublier la mienne. Après la traversée du paradis, j’étais remontée des enfers, il pouvait tout me dire, Tu pouvais tout me dire, je pouvais tout entendre. Nous étions au bout du monde, et très vite, il n’y eut plus que nous deux dans la salle d’embarquement. Toi et moi naufragés de Pearson-international. Les autres passagers, gris, transparents, fondus dans le décor, nous les avions oubliés, nous n’entendions même plus le va-et-vient de leurs valises à roulettes ni les annonces des départs imminents. Nous étions là pour l’éternité, une éternité où ton récit avançait comme une vague, avec ses reflux, ses hésitations et de longs moments de silence. Je commençais à comprendre que, parfois, il faut se perdre dans l’autre pour regagner son ciel, revivre, vibrer. J’avais le temps.
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