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Sybille de Bollardière

poesie

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Vie privée

23 Juin 2015, 18:01pm

Publié par Sybille de Bollardiere

Vilhelm Hammershøi  http://www.sybilledebollardiere.com/album-2140428.html

Vilhelm Hammershøi http://www.sybilledebollardiere.com/album-2140428.html

La Vie privée. Je n’ai pas de mots pour ça, c’est hors du champ de ma langue. Moments à vivre, à peindre, morceaux de temps inscrits sur la page et qui resteront muets.
Ma vie privée de mots, suspendue.
J’écris pour qu’on ne me lise pas.
A tâtons dans le noir, les mains tendues, j’avance aveugle et mutique vers l’inconnu.
J’avance emmurée dans l’image qu’un autre se fait de moi face au miroir de ses peurs.
Je vous le dis, c’est une chance de se perdre.
Je ne peux pas tomber je suis la chute, l’écartée, la protégée, l’ombre sur le chemin, la prière du matin. Je ne crains rien.
J’écris pour qu’on ne me lise pas.
Si j’ai délaissé les morts c’est pour voyager léger parmi les vivants.
Les premiers ne me demandent plus rien, de vie privés comme une peau de chagrin et les suivants n’en souhaitent pas davantage
Alors avec les caprices de bleu de ce jour de juin, je glisse dans le temps de l’autre comme cet arbre qui annonce la mer et l’insistance des vents en épousant la courbe d’une vague.
C’est une chance de se perdre.
 
Autres tableaux de Wilhelm Hammershoi

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l'irrésolue

12 Avril 2015, 16:40pm

Publié par Sybille de Bollardiere

l'irrésolue
Une femme comme en exil de sa propre vie
Ombre de femme gémissant dans son souffle
Emmurée, inconnue, complice et éphémère 
Elle, la  sœur, la mère, la fille, la nourrice et l’héroïne
Et toutes les autres femmes qu’elle porte sous la peau
De l’aube au quotidien gelé des silences.
Elle est la guerrière défaite ou victorieuse
La veuve, l’orpheline et l’illégitime
Mais aussi toutes les femmes aux cheveux
noués, tirés, nattés, cachés, lâchés
Elle est  l’infidèle, la libertine, la voyageuse et l’irrésolue
Toutes les  femmes siphonnées de leurs rêves
Eventrées, violées, répudiées ou seulement oubliées
Comme la femme bleue de Madison.
Elle, multiple et contraire dans l’océan des passions
Aphasique dans la déraison, elle choisit son bourreau
Epinglée, désirée et même admirée,
Elle avance dans le gris des semaines
Noire, suzeraine ou courtisane
Libre et enchaînée
Comme les filles de Tselophchad
Machla, Thirsta, Hogla, Milca et Noa
Femmes sous la loi dans les plaines de Moab
Elle avance dans sa substance et dans sa chair
Déformée, aveugle, vomissant des pierres noires.
Avec ses rides sur le cœur
Elle est la peur, la jalousie et la mort
Pour quelques temps encore l’amie, l’amante et l’innocente
L’amer,  l’amour, le poison et l’antidote
Mais pourquoi se suffire d’une seule vie ?
Femme et femmes encore, singulière et plurielle
Il y a longtemps que le chagrin ne m’avait si bien accompagnée.
 

Illustration: Sibylle de Delphes  - Michelangelo - Détail - Chapelle sixtine

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Inventaire de fin de semaine

4 Février 2014, 16:01pm

Publié par Sybille de Bollardiere

inventaire-de-fin-de-semaine.jpg

 

Lundi

Un train de semaine avec autant d’arrêts que de soupirs. Je finis ma nuit contre la vitre d’un jour tardif, j’épelle ton nom et l’accroche aux lisières qui défilent.

Mardi

Saison de pluie et d’écriture. Dans l’attente, je vis dans l’intimité de deux bûchers, vases communicants d’un hiver doux qui ne réclame que quelques écorces de bouleau.

Mercredi

Jardin minuscule au cœur de l’écorce, refuge dans l’interstice des pierres gorgées d’eau. Face à la persistance des pluies, j’adopte l’obstination du lichen et colonise le gris de l’hiver.

Jeudi

Dernière journée de bitume et d’ennui. J’ai laissé tomber mes chaines et j’attends debout sur un quai de gare, l’inspiration des années à venir.

Vendredi

Le vent noir de l’oubli n’a aucun pouvoir je le sais, tu portes sous la peau l’encre de mes doigts, ceux des mots à venir pour que je me souvienne.

Samedi

Dans l’écart des nuits, à distance raisonnable, nous enveloppons nos silences de souvenirs, échangeons nos enfances en se regardant fuir vers l’horizon sépia d’anciennes images. Toi avec ta valise de fer blanc et moi dans ma robe à volants.

Dimanche

 Inventaire de fin de semaine. Sur le bleu répandu et le miroir des champs, je file vers l’ouest, le cœur tatoué et la mémoire à genoux, prier pour ceux que j’aime et ceux que je devrais aimer et demain tout recommence. 


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Philippe Jaccottet dans La Pléiade et Pensées sous les nuages...

26 Janvier 2014, 07:33am

Publié par Sybille de Bollardiere

jaccottet-grignan.jpg

Philippe Jaccottet à Grignan DR

 

"D’images en images glisse avec bonheur la pensée qui est pareille à un rêve ; elles sont en effet comme des portes qu’on ouvre l’une après l’autre, découvrant de nouveaux logis, mettant en communication des foyers qui paraissent incompatibles ; un esprit soucieux d’honnêteté en tirerait-il tant de joie si elles étaient absolument dépourvues  de fondement réel ? Ne faut-il pas penser plutôt que, même sans être jamais vérifiables, elles nous portent vers ce qu’il peut y avoir autour de nous ou en nous de vérité cachée ; ou même qu’elles rebâtissent à chaque fois, dans l’esprit du songeur, des clartés toujours nouvelles et toujours à refaire ?

Qu’un poète soit un arbre couvert de paroles plus ou moins parfumées n’est pas une image très juste, puisque ses paroles changent et que nul ne peut les prévoir ; il est vrai cependant qu’un jour il semble s’écrouler comme l’arbre, et pourrir. Mais non sans avoir tout essayé pour que ce qui tombe alors ne soit plus qu’un vêtement superflu, l’uniforme de son office terrestre, et que tout ne se réduise pas à ce dépouillement."

      Philippe Jaccottet  « Bibliothèque de la Pléiade », 20 février 2014, p. 109-110 (La Promenade sous les arbres)

"On ne peut pas écrire tous les jours, à heures régulières, comme le paysan laboure un champ ou comme le clerc feuillette et annote ses minutes. On est plutôt pris entre deux dégoûts, celui d’écrire ce que l’on écrit (de ne pas le faire mieux, autrement) et celui de ne plus rien faire du tout, qui est pire. À moins de changer de métier, ce qui est vraisemblablement utopique. Les paroles devraient donc se frayer un chemin entre ces deux insatisfactions, dans un étroit espace où elles trouvent peu d’aliment, peu de feu. Alors que l’air et l’espace autour de nous séparent si largement les choses les unes des autres, et peuvent si aisément être franchis." 

Philippe Jaccottet, Œuvres, préface de Fabio Pusterla, édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 20 février 2014,p 634 (La Semaison)

 

*      *       *

 

Quelqu’un tisse de l’eau (avec des motifs d’arbres

 en filigrane). Mais j’ai beau regarder,

je ne vois pas la tisserande,

ni ses mains même, qu’on voudrait toucher ;

 

Quand toute la chambre, le métier, la toile

Se sont évaporés,

On devrait discerner des pas dans la terre humide…

 

*    *    *

L’aurais-je donc inventé, le pinceau du couchant

Sur la toile rugueuse de la terre,

L’huile dorée du soir sur les prairies et les bois ?

 

C’était pourtant comme la lampe sur la table avec le pain.

 

Philippe Jaccottet

Pensées sous les nuages, poèmes

Gallimard - 1983

 

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