La charge symbolique du pédalo
Romans, poèmes, atelier d'écriture
L'amour en zone inondable, extrait du roman (à paraître un jour)
Le décor de l'amour en Zone inondable, Le port de Fécamp
Martin Hamel avait toujours beaucoup aimé sa mère, trop pour espérer en être délivré. Il continua de l’aimer au-delà de sa mort, mais dans cette terreur froide qu’elle lui avait inspirée. Enfant, même aux pires moments, il n’avait jamais rêvé d’être heureux, le bonheur avait à ses yeux quelque chose de choquant, d’obscène. Pour lui, l’essentiel était de devenir un adulte convenable.
Martin était né à Fécamp au tout début des années 70, il avait passé son enfance dans cette même région auprès d’une mère habillée en orange avant qu’elle n’adopte définitivement le gris et le versant mélancolique de sa dépression. A son adolescence, Natalie (elle tenait à son nom « sans h »pour se démarquer d’une vie ordinaire et sans éclat) n’était plus depuis de longues années qu’un soleil éteint dans le canapé marron du salon familial. « Je suis fatiguée, sois gentil d’aller dire à ton père… » Était la phrase redoutée par Martin ; elle annonçait les habituels désastres de fin de semaine quand sa mère allait dormir et qu’on ne pouvait plus la réveiller. Parfois elle disparaissait et on la retrouvait soit au grenier, soit dans le coffre de sa propre voiture, recroquevillée sur elle-même, couverte de son vomi. Elle pouvait aussi aller marcher le long des falaises et revenir brisée de ne pas avoir eu le courage de se jeter dans le vide.
En dépit de l’acharnement que déploya son père pour lui assurer une éducation exemplaire, Martin ne se souvenait pas d’avoir été brillant ou ambitieux, d’ailleurs personne ne souhaitait cela autour de lui. C’était un garçon calme qui trouvait sa satisfaction dans des joies simples. Excellent en sport, bon en math, il eut certaines difficultés dans les sciences humaines mais par chance, il commença ses études de médecine dans les années où les humanités n’y avaient plus aucun crédit. Il fut content d’obtenir son diplôme, comme il l’avait été de ses exploits sportifs, de son bac et de sa première expérience sexuelle avec Sabine, sa voisine de cour de code.
S’il n’avait jamais été vraiment heureux, il n’avait pas été à proprement parler malheureux non plus. Sauf une fois peut-être, quand il avait vu sa mère revenir d’un long séjour en clinique, abrutie de lithium et dévastée par les effets secondaires. Il avait fui, recherchant pour lui-même les images de celle qu’il avait tant admiré malgré ses hauts, ses bas, son épouvante et ses fracas. Il revoyait la Natalie de la grande époque quand, son père parti pour quelques jours, elle profitait de sa liberté pour entrainer son fils aîné dans ce qu’elle appelait « la tournée des grands ducs » ; Martin n’avait que huit ou dix ans mais il se souvenait de ces départs en voiture vers l’ouest. Natalie roulait à tombeau ouvert en écoutant son top 50 : Bonnie Tyler, Mylène Farmer, Jermaine Jackson. Ils descendaient dans le meilleur hôtel du Mont Saint Michel, elle prenait la plus belle chambre, ouvrait la fenêtre sur la baie et commandait du champagne. « Tu vas voir ça mon petit, la mer remonte à la vitesse d’un cheval au galop »... Elle lui racontait Tomblaine, les filles perdues noyées, les amants qui ne viennent pas et les maris toujours plus puissants. Après quelques jours de somptueuse cavale, la vie ordinaire reprenait ses droits et Martin tombait soulagé dans les bras de son père. Il s’endormait à l’arrière de la Mercedes durant le retour au bercail et le lendemain reprenait l’école le cœur un peu serré mais rien de trop. Le calme était revenu à la maison et « les grands ducs » attendraient sa mère au Mont Saint Michel, à Etretat ou à Paris. Paris, la ville où il fallait étudier pour survivre à Fécamp, à la sardine, aux eaux usées sur les galets. Oui, Martin avait toujours fait ce qui était prévu, il était parti pour Paris et voila que, des années après, il revenait. Au moment où commence le récit de Blanche, il n’avait toujours qu’une idée vague de ce qu’était le bonheur.
Quand je pense à Paris, je dis « ma ville »
Et je sens le sol gronder dans mon sommeil
Ligne 13, Guy Moquet parfois
A la Périphérie de ce qui fut mon paradis
Autrefois oui,
Quand j’étais encore là et pas seulement de mémoire
Argentine et les cracheurs de feu
Le pendu de la rue des Acacias
En surimpression d’une saison hivernale
Paris aujourd’hui,
Avec nos illusions tempérées et démocratiques
« Ma ville » que j’habite en transparente, entre deux mots,
Des lits, des canapés, des envies, des dénis
J’en oublie le métro qui s’enfonce dans la sueur des banlieues
Argentine et Maillot entre deux contre allées
Je ne fais que passer
L’espoir aussi finit par lasser
D’un monde meilleur j’aurais aimé
J’aurais voulu savoir, expliquer, dire mais trop tard
Même de révolution me passe l’envie
Me reste la lèvre gercée des sables à marée basse
Le brouet des jours amers et sa trace
Dans son geste à lui que j’aurais aimé garder
Et maintenant le chemin s’écrit sans écho
Mais quelle importance
Au meilleur de l’été, il m’a toujours manqué
Ce soir, loin de « Paris-ma ville »
J’ai croisé mes compagnes d’herbages en route pour nulle part
Elles beuglaient d’amertume à l’adresse d’un ciel innocent et bleu
Même les poètes sont carnassiers et réduisent leur cœur à la merci des mots
Les élections, quelques nouvelles attendues et d’autres saisonnières beaucoup plus modestes que l’on ne peut s’empêcher d’espérer comme si le chocolat effaçait tracas, désillusions et rendait l’attente supportable. Faveurs de pacotille ou rubans de soie glacée, on ne sait jamais ce que contient l’œuf, la poule et même l’enveloppe alors il est encore permis de rêver.
A mes amis et à ceux que je ne connais pas encore, joyeuses pâques !